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Source : www.bahai-biblio.org
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LES VOIES DE LA LIBERTE
Par H.C. IVES

Table des matières

Introduction
1) Coup d'oeil rétrospectif, faillite spirituelle, un rayon d'espoir, le silence d'or
2) Le regard qui sauva le monde, sincérité divine, souveraine méthode d'enseignement
3) La véritable richesse, puissance et liberté, à la table d'Abdu'l-Baha, de très grandes choses, "Est-ce-que vous vous interéssez au renoncement ?"
4) L'attrait de la perfection, les jeunes de la mission bowery, une rose noire et un bonbon noir
5) la feuille portée par le souffle de la volonté divine, ma paillasse est mon urne, dédicace pour "Les Sept Vallées", la puissance de la parole de Dieu
6) Réalité et essence de la fraternité, "ne pouvez-vous le servir même une fois ?", la véritable fraternité est inspirée par l'Esprit Saint, "oh ! si seulement vous aviez pu le voir !"
7) Le mariage dans l'ordre mondial de Baha'u'llah, le mariage, lien éternel, nécessité de réviser les lois du divorce, les lois de Baha'u'llah, quatre genres différents d'amour, les enfants de l'ère nouvelle
8) A Dublin (N.H.), avec Abdu'l-baha, "le plus parfait gentleman que j'aie jamais connu", le Maître par excellence, le combat de l'armée spirituelle, une fable, "c'est à vous qu'il incombe de manifester la lumière", le don, la première tablette
9) L'itinéraire en Amérique, puissance de l'esprit, la vraie grandeur, méthode divine d'enseignement
10) Allocution au grand hôtel du nord, l'univers de Baha'u'llah, l'évolution de l'humanité, la gloire du sacrifice personnel
11) Instruction sur la manière de vivre, qu'est-ce que l'autorité ?, la science de l'amour de Dieu
12) Le centre du pacte, un nouvel ordre mondial, civilisation divine, le royaume de Dieu sur la terre
13) Quelques caractéristiques divines, l'humilité de la servitude, le véritable état de la nature humaine
14) Le départ, les dernières paroles prononcées par Abdu'l-Baha en Amérique, sept caractères distinctifs des préceptes, signes révélateurs du nouvel ordre mondial
15) "c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez", quatre tablettes
16) Conclusion


INTRODUCTION

"Je te demande, ô Maître de la vie et Roi de la création, de convertir en or le cuivre de l'existence avec l'élixir de ta révélation et de ta sagesse, puis de révéler aux hommes, dans un livre qui soit à leur portée, la manière de s'enrichir de Tes trésors !"
Baha'u'llah

Quelle est cette mystérieuse force intérieure qui donne aux événements et aux individus le pouvoir d'accomplir des changements et des transformations ? Si l'on n'avait jamais entendu parler de la vie latente d'une graine, pourrait-on croire que, seuls, les soins du jardinier, la fraîcheur de la terre, la pluie et la chaleur du soleil ont suffi à opérer cette miraculeuse métamorphose : développement, splendeur d'éclosion et parfum enivrant de la rose ?

D'autre part, sait-on pourquoi il arrive souvent qu'un livre feuilleté au hasard, la présence d'un ami ou la rencontre d'un étranger modifient notre ligne de conduite, influencent profondément notre manière d'envisager l'existence et, atteignant jusqu'aux racines de l'être et aux sources de l'activité, nous donnent l'impression que la vie, depuis lors, n'a plus jamais été tout à fait la même ?

On dirait qu'un super-Luther Burbank, utilisant ce fait d'apparence fortuite, a greffé un bourgeon de l'arbre de la science sur la plante sauvage que nous sommes, ou une rose de paradis sur la ronce inculte de la pensée humaine. La philosophie des clercs n'a fourni aucune réponse satisfaisante à ce mystère des mystères. Nous savons seulement que c'est là l'expérience qui nous est commune à tous. L'essence de toute poésie n'est qu'un effort pour décrire cette catalyse, et à la base de toute philosophie, on trouve une vaine tentative pour l'expliquer. Enfin, l'expérience nous apprend que la transformation intérieure de la vie et de la personnalité humaine n'a pas d'autre cause. L'histoire toute entière l'atteste, et tous les saints l'ont démontré.

Ma seule excuse, en offrant au lecteur le récit bien imparfait d'une de ces expériences, c'est qu'elle a un caractère de plénitude, d'universalité, et de réelle grandeur. Si je la qualifie d'unique, ce n'est pas qu'elle soit exceptionnelle (car tout contact de l'homme avec son prochain en fournit des exemples) mais c'est qu'elle est d'un ordre supérieur. Pour faire une comparaison, songeons à la différence d'impression que nous éprouvons si nous touchons une froide motte de terre ou une pile électrique, ou encore, si nous entrons en contact avec un criminel avili ou bien avec un Abraham Lincoln.

Ces comparaisons paraîtront bien insuffisantes à ceux qui, durant l'été de 1912, rencontrèrent Abdu'l-Baha lors du séjour de huit mois qu'il fit en Amérique. Pour un grand nombre de personnes, ces relations se bornèrent à une simple prise de contact avec un être incarnant la dignité, la beauté, la sagesse et le détachement de soi. Celles-là, tout au moins, furent portées vers de plus hauts sommets dans le domaine de la pensée et de l'action ; mais la rencontre du Maître ouvrit à des centaines d'autres êtres, l'accès de sphères insoupçonnées et d'une vie nouvelle, illimitée, éternelle.

Nous comprenons combien il est difficile, après un quart de siècle écoulé, de placer le lecteur dans l'atmosphère qu'avait créée cette rencontre, pour ceux dont les yeux étaient capables de voir et les oreilles d'entendre, et dont l'intelligence pouvait concevoir, même vaguement, le monde nouveau et divin qui s'ouvrait au vaillant pèlerin. En fait, nous ne pouvons en donner qu'une idée approximative. Aux hommes élevés dans la tradition chrétienne, on peut demander quelle eût été leur impression s'ils avaient été parmi les auditeurs du sermon sur la montagne, ou si l'un d'eux avait pu, comme Jean, reposer sa tête sur la poitrine du Maître ?

Sans vouloir conclure à une similitude de situation, je dois avouer qu'après avoir pénétré dans l'intimité d'Abdu'l-Baha, ma vie intérieure fut tellement bouleversée, j'ai si souvent eu l'impression d'entrer dans un monde inconnu et supraterrestre, qu'aucune comparaison plus appropriée ne m'est venue à l'esprit.

En relatant ces faits, je n'ai pas l'intention d'atténuer la valeur de mes propres réactions par la moindre explication rationaliste ou pseudo-scientifique. J'ai entrepris de raconter aussi fidèlement que possible ce que j'ai vu et entendu au cours de ces visites et de ces entretiens. Si, par moments, une imagination excessive paraît animer mon récit, je me demande, en manière d'excuse, dans quels termes les pêcheurs Pierre, Jacques et Jean ont bien pu décrire à leurs camarades l'impression que la présence du Maître leur avait faite ? De quelles épithètes les premiers amoureux et compagnons de Marie-Madeleine ont-ils pu la qualifier ?

Pour moi, homme d'âge moyen, pasteur de l'Eglise Unitaire, qui étudiais depuis ma jeunesse les religions et les systèmes philosophiques, je reçus de cette expérience un choc, comme celui d'un cataclysme.

Comment cet homme pouvait-il, par sa seule présence, renverser toutes mes opinions, mes conceptions antérieures de toutes les valeurs ?

Etait-ce parce que sa propre personne irradiait des effluves d'amour et de compréhension tels que je n'en avais jamais rêvé ? Etait-ce sa voix sonore aux modulations musicales qui me prenait le coeur ? Etait-ce le nimbe de bonheur qui l'auréolait, bien que le pesant fardeau des péchés et des souffrances de ce monde l'effleurât parfois d'une ombre de tristesse ? Etait-ce (caractéristique peut-être la plus frappante) ce mélange de majesté et d'humilité dont ses moindres gestes et ses paroles étaient empreints ? Comment répondre à de telles questions ? Ceux qui ont vu et entendu parler Abdu'l-Baha pendant ces mois mémorables partageront mon sentiment : les mots ne peuvent exprimer ce qui est inexprimable.

Quand, au printemps de l'année 1912, je rencontrais Abdu'l-Baha il était âgé de soixante-huit ans. Sur ces soixante-huit années, il en avait passé douze en exil à Baghdad, Constantinople et Andrinople, auprès de Baha'u'llah qui était à la fois son frère spirituel et l'auteur de ses jours ; puis, quarante ans environ dans la prison fortifiée de Saint-Jean d'Acre, à dix miles du Mont Carmel, sur la côte de Palestine.

Abdu'l-Baha et soixante-dix autres personnes sacrifièrent tous leurs biens à leur foi inébranlable en Baha'u'llah dans lequel ils voyaient une manifestation de Dieu. Ils préférèrent la prison avec lui, en gardant la liberté intérieure, à la liberté extérieure sans lui, dans un état d'esclavage spirituel. Quand le parti Jeune Turc renversa le tyran Abdu'l-Hamid en 1908, ce long emprisonnement et cet exil prirent fin. Cette voix, cette présence, était enfin libre de prouver au monde ce qu'elle avait déjà si hautement démontré, c'est-à-dire que "la seule prison est celle du moi".

En considérant le passé de cet homme, issu d'une longue lignée de nobles persans, élevé dans le luxe jusqu'à l'âge de huit ans, et qui endura ensuite un demi-siècle d'exil, de torture et d'emprisonnement, je me suis demandé à quelle prodigieuse vitalité spirituelle on pouvait attribuer ses qualités actuelles. Comment, se trouvant plongé tout à coup dans le monde moderne de Paris, Londres et New York, parvenait-il à être à la hauteur de toutes les circonstances et à maîtriser avec calme toutes les situations ?

D'où lui venaient cette faculté de clarifier les choses inutiles pour en dégager l'essentiel, et ce joyeux amour de l'humanité entière, un amour qui, sans jamais condamner mais en pardonnant, provoquait la bonté ?

C'est avec l'espoir de répondre à ces questions, tout au moins dans une certaine mesure, que j'offre au lecteur les pages qui suivent.


1ère édition - Maison d'Editions baha'ies - D/1972/1547/5
Selon accord avec George Ronald - Londres pour la traduction de 1972
Traduction française de M. Montefiore - Titre anglais de cet ouvrage : "PORTALS TO FREEDOM"



1) Coup d'oeil rétrospectif, faillite spirituelle, un rayon d'espoir, le silence d'or

"O ami ! Ton coeur est dépositaire des mystères divins, n'en fais pas le réceptacle de pensées humaines et ne dissipe pas le capital de ta précieuse vie en t'occupant de ce monde illusoire. Tu appartiens au monde de la sainteté, n'attache pas ton coeur aux choses de la terre. Tu es un citoyen de la cour de l'approche, ne choisis pas une demeure terrestre".
Baha'u'llah.

Si je jette un coup d'oeil rétrospectif sur ma vie, je vois qu'elle se divise nettement en deux parties. J'envisage maintenant les années précédant ma rencontre avec 'Abdu'l-Baha comme un petit garçon de dix ans pourrait considérer sa vie prénatale (en admettant qu'il fût doué de cette acuité de vision). La comparaison est juste aussi, considérée sous un autre angle : de même qu'un enfant de dix ans a encore devant lui un vaste champ d'expériences dont il ignore les détours, les alternatives de clarté et d'ombre, de même pour moi, né depuis vingt-cinq ans à la vie spirituelle, je peux certes me retourner vers les quarante-six années de ma gestation et admettre qu'elles aient été nécessaires à la naissance qui devait suivre, mais en dehors de ce fait, j'ignore tout ou presque tout des causes dont je constate les effets. A plus forte raison est-il impossible de supputer l'avenir de l'âme deux fois née à travers d'inimaginables cycles de vie, dans tous les mondes de Dieu. Si le bois, où la sève terrestre circule allègrement, produit encore une telle flamme, quelle sera l'étendue de l'embrasement le jour où, affranchi des lois naturelles de ce monde, le feu allumé à l'Arbre du Sinaï commencera à flamber ? En vérité, la naissance du corps est un grand événement, mais qui signifie bien peu de choses comparé à la seconde naissance.

L'automne et l'hiver 1911-1912 marquent dans mes souvenirs comme une période de grande détresse. La vie, envisagée au point de vue de sa valeur la plus haute, semblait m'avoir laissé comme une épave sur les rives de son fleuve rapide. Tout allait bien en apparence, mais la voix intérieure se taisait qui aurait dû murmurer : "Oui, en vérité, tout va bien" . Je ne connais rien de plus décevant ni de plus déprimant pour une âme sincère que de chercher Dieu et de ne pas le trouver.

Depuis de longues années, je me sentais incapable d'accepter le sens conventionnel attaché à des mots tels que Dieu, foi, ciel, enfer, prière, Christ, vie éternelle, et autres expressions ayant ce qu'on appelle une signification religieuse. Dans ma prime jeunesse, j'avais eu maille à partir avec les lutins de la superstition travestis en croyances orthodoxes, et je les avais rejetés : mais aucune conviction susceptible de me satisfaire et de m'élever l'âme ne les avait remplacés. Pendant environ dix ans, ma mentalité avait été franchement et positivement agnostique. Années très fécondes pour moi, néanmoins, car elles m'avaient conduit aux portes de la liberté. Mais, hélas, cette liberté ne m'avait pas procuré la paix.
Je commençais à soupçonner que la liberté sans guide et sans maître ressemble fort à l'anarchie. Il est vrai que mon amour pour la vie et les préceptes de Jésus de Nazareth n'avaient jamais faibli ; mais j'échouais lamentablement dans mes efforts pour les mettre en pratique. En observant, même superficiellement, la vie de ceux qui m'entouraient et la civilisation que les hommes appellent "chrétienne" je m'étais convaincu de ceci : quand il s'agit de mettre les actes en harmonie avec les paroles, il n'y a dans le monde que peu ou point de chrétiens, et certainement aucune forme de vie sociale, économique ou nationale digne d'être qualifiée de chrétienne. En dehors de ce fait objectif, que je ne pouvais pas nier ni éluder, je me heurtais à une difficulté plus grande encore : après des années d'études et de lectures scientifiques, philosophiques et religieuses, une grande confusion régnait dans mes idées. Mon frêle esquif se maintenait péniblement à flot parmi les courants contraires des spéculations de l'esprit humain. Et quel que fût le courant qui l'emportât, le rameur qui luttait avait peu d'espoir de jamais atteindre le havre désiré.

Un jour, dans un village où nous passions les grandes vacances, je trouvais, dans la bibliothèque du recteur, un volume des oeuvres de William Ellery Channing. Le sermon qu'il prononça à Baltimore en 1844, à l'occasion de l'ordination de Jared Sparks, m'ouvrit de nouveaux horizons. Peut-être pouvait-on demeurer libre tout en choisissant librement un guide ? Ainsi commença une période d'environ quinze années où mes études, mes idées et ma prédication furent ce qu'on appelle libérales. Dans l'ensemble, ces années ne peuvent être qualifiées d'infructueuses, car j'apportais une grande sincérité dans mon travail et faisais sans doute des expériences salutaires. Mais ce furent des années stériles si je les juge en regard des aspirations qui, depuis l'adolescence, avaient germé dans mon subconscient.

Voilà donc à quoi devaient aboutir ces rêves mystiques, ces élans vers Dieu, ces désirs passionnés de contribuer, si peu que ce fût, au relèvement de l'humanité souffrante qui m'entourait ! Prêcher une fois par semaine, faire régulièrement, chez les vieilles filles et les malades, ces tournées de visites paroissiales dont on ne me savait aucun gré parce que je recevais une rétribution ; construire des églises pour très peu de fidèles ; ne jamais oublier la quête, car je recevais à ce sujet les reproches fréquents de mon trésorier ; et occuper mes loisirs à lire les oeuvres les plus récentes de la philosophie moderne afin de pouvoir, à l'insu de mes auditeurs, leur communiquer ces idées dans mes sermons, avec les commentaires appropriés ? Cette routine contenait-elle les germes de la "vérité pour laquelle l'homme devrait sacrifier sa vie" ? Avais-je manqué le but par ma propre faute, et devait-on me prendre pour un insensé parce que je n'avais pu me contenter du succès qui consiste dans l'augmentation annuelle des émoluments et dans les murmures flatteurs d'une riche assistance après la prédication : "Il a fait un fameux sermon !" ?

Bref, il est certain que j'étais profondément malheureux. J'avais fait trois essais : d'abord l'orthodoxie, puis la libre navigation sans carte sur l'océan du "Je ne sais rien" , enfin les "croyances libérales" , et je me trouvais bien près de la faillite spirituelle. Au bilan des registres de la vie, j'étais débiteur de Dieu et du prochain. Je ne soupçonnais pas encore que d'être infidèle à l'un ou à l'autre équivaut à avoir des comptes arriérés avec l'un et l'autre et que l'insolvabilité spirituelle est certaine, si l'on entend par libre-pensée le droit de suivre tous les feux follets de la philosophie humaine.

C'est en octobre 1911 que je subis les premières influences troublantes qui devaient changer le cours de ma vie. A l'étalage d'un libraire, je tombais par hasard sur un numéro du "Magazine Pour Tout le Monde" et j'y trouvais un article assez détaillé sur 'Abdu'l-Baha et sa prochaine visite en Amérique. Je n'oublierai jamais l'émotion vibrante que j'éprouvais à la lecture de ce récit presque banal - je le qualifie de banal en le comparant à la réalité des faits tels que je devais les découvrir par la suite . Une fois de plus, j'entendis cette voix intérieure qui, depuis mes jeunes années, s'élevait souvent en moi et me répétait : "Allons ! monte plus haut !". Je lus et relus cet article. Je me disais : "Voici donc un homme qui a positivement trouvé une vérité pour laquelle, non seulement il consent à mourir, mais il est déjà un mort-vivant, ayant subi presque soixante années de torture, d'exil et de captivité. Il a vu des milliers de ses adeptes affronter volontairement et joyeusement le martyre et la mort et, mieux encore, ô merveille !, voici un homme qui a mis l'argent à la place qui lui convient : il l'a foulé aux pieds. Il ne fait jamais de quête". Après avoir relu plusieurs fois cette glorieuse et tragique histoire, je découpais l'article et le classais dans un des vingt-cinq albums de ma collection de documents. J'avais peut-être vaguement l'intention de l'utiliser un jour pour le fond d'un de mes sermons. Nous faisons souvent servir ainsi à des fins humaines les brèves visions du ciel que Dieu nous accorde. C'est heureux qu'il en soit ainsi, à la condition que ces aperçus célestes influencent nos actions, aussi bien que nos paroles.

Le malaise spirituel et la déception que j'éprouvais alors m'avaient peut-être incité à fonder, quelques mois auparavant, à Jersey-City, ce que nous appelions l'Eglise de la Fraternité. Elle ne s'affiliait en rien à mon travail confessionnel. Aucun salaire n'était affecté à son service. Son nom indiquait ce qu'elle essayait d'être en réalité : un groupe de frères spirituels aspirant à réaliser leur idéal le plus élevé en servant l'humanité qui lutte. Nous nous réunissions tous les dimanches soirs dans un vaste hall des francs-maçons, car, dans mon église de banlieue, on ne célébrait le culte que le matin. Nul ne saurait prévoir les grands effets pouvant résulter de nos plus humbles efforts quand nous sommes animés du désir sincère de servir. Il n'est pas exagéré de dire que, sans la fondation et la brève existence de cette Eglise de la Fraternité, le Soleil de la Réalité n'aurait pas brillé pour moi avant bien des années, ou peut-être même jamais sur notre petite planète.

Il y avait en effet dans notre conseil d'administration un homme que j'aimais et respectais infiniment. Très fragile de santé, il souffrait de maux de tête aigus révélant un état pathologique dont il devait mourir quelques mois plus tard. J'ai rarement rencontré nature plus humble et plus suave que la sienne. Il ne refusait à personne son amour et sa sympathie, même aux gens les plus pauvres et du rang le plus modeste ; aucun contact humain ne le laissait indifférent, et il connaissait l'art de découvrir et de soigner délicatement ces blessures secrètes, sources de souffrance et de détresse, que chacun dissimule. Doué d'un tact infaillible, il avait dans la grandeur de l'homme une foi sans bornes : peu fortuné, il possédait ce trésor plus précieux que l'argent : la clé de l'amour universel qui ouvre tous les coeurs.

Cet ami, M. Clarence Moore, vint me trouver un dimanche soir, juste avant le commencement du service et me remit des papiers. "Je ne me sens pas assez bien pour rester ici ce soir, me dit-il , je dois accomplir une besogne fatigante pour laquelle je viens solliciter votre aide".

"Dites-moi comment je puis vous être utile", répondis-je.

"Eh bien, m'expliqua-t-il, vous savez que je m'intéresse à un mouvement mondial dont la portée spirituelle et sociale semble considérable. J'ai des amis qui en font grand cas et y trouvent une source de haute inspiration. Quant à moi, je n'ai pu jusqu'à présent étudier ni approfondir ces questions qui me paraissent trop élevées et complexes. J'ai pensé que votre science et votre expérience en ces matières m'aideraient peut-être à les apprécier à leur juste valeur. Ayant assisté cet après-midi à New-York à une réunion de ce groupe, j'y ai pris des notes détaillées afin de les soumettre à votre critique et de connaître votre opinion". (Je devais apprendre ultérieurement qu'avec son tact et son humilité habituels il parlait ainsi pour éveiller mon intérêt. Depuis longtemps déjà, il aimait les préceptes baha'is et les mettait en pratique dans sa vie journalière).

Pour ma part, j'éprouvais quelque embarras. Je ne voyais aucun rapport entre cette requête et l'article de magazine que j'avais lu dernièrement et je me sentais assez hésitant. Les religions et philosophies orientales et les étranges et innombrables mouvements qualifiés d'idéalistes ne m'avaient jamais séduit. Mais bien entendu, je remerciais mon ami et dans le train, en rentrant chez moi cette nuit-là, j'étudiais soigneusement ses notes. Elles me parurent intéressantes, émouvantes même, mais je n'y attachais pas grande importance tout en ayant l'intention de les discuter plus tard avec mon ami.

Peu de jours après, je trouvais dans mon courrier une invitation à une réunion baha'ie de New-York où une anglaise de Londres devait parler. Je pensais tout de suite à mon ami et à ses notes. Il avait évidemment donné mon adresse à quelqu'un, d'où cette invitation. Ceci me troubla, je n'avais aucune envie d'être entraîné dans un mouvement susceptible de me distraire de mon travail habituel. La seule chose qui m'empêcha de jeter cette carte à la corbeille à papier fut la pensée de Clarence, de son service désintéressé, de son amitié et de son amour. Je ne pouvais lui refuser d'examiner la question selon son désir.

J'allai donc à la réunion. Cela impliquait pour moi une soirée perdue (je le croyais du moins) et un retour au milieu de la nuit, épreuve assez pénible vu mon état de santé à cette époque. Les résultats les plus importants et d'un intérêt vital dépendent souvent d'une bien petite cause ! Supposons que j'aie refusé de me rendre à cette réunion ? Ou plutôt, supposons que ce dimanche après-midi, la faiblesse physique de Clarence et son besoin de repos eussent pesé plus lourd que son désir de servir. Si, ce jour-là, chez lui, la matière avait triomphé de l'esprit, je ne serais probablement pas en train d'écrire ces lignes, vingt-cinq ans plus tard. En vérité, n'en déplaise à Lancelot, le ciel n'est pas donné pour rien, il ne suffit pas d'invoquer Dieu pour être exaucé, à moins qu'en l'invoquant on ne Lui sacrifie tout ce que l'on possède.

Je n'ai gardé qu'un vague souvenir de cette réunion, qui fut, pour moi, la première chez les baha'is. J'éprouvais un certain regret en voyant qu'ils faisaient usage d'un livre pour lire leurs magnifiques prières. L'amie de Londres prit la parole, mais ma mémoire n'a rien retenu de son discours. On ne chantait pas d'hymnes, et le service religieux était dépourvu de tous les ornements auxquels j'étais accoutumé ; mais il régnait là je ne sais quel esprit qui charma mon coeur. Aussi, à l'issue de la réunion, je demandais à la dame de Londres si elle pouvait me recommander quelqu'un qui consentirait à venir parler de ces questions aux membres de notre groupe à Jersey-City. Elle me présenta au président de la réunion, M. Mountfort Mills qui, en effet, quinze jours plus tard, fit une conférence à l'Eglise de la Fraternité. Je me souviens du sujet qu'il traita : le printemps divin.

Pour l'écouter, j'avais pris place dans l'assistance, et je vis qu'une dame de notre groupe, assise devant moi, semblait transportée par ce qu'elle entendait. Quand tout le monde se leva pour sortir, elle se tourna vers moi et dit tout bas : "Celui-là, vraiment, c'est quelqu'un !". Elle développa ensuite sa pensée : la personnalité de l'orateur et les choses qu'il avait dites lui inspiraient un sentiment de respect. "Si seulement nous pouvions être certains que tout cela fût vrai !" soupira-t-elle pour conclure.

La période d'environ trois mois qui suivit cette conférence m'apparaît maintenant comme la plus remarquable de ma vie. Je croyais entendre résonner sans cesse à mes oreilles l'appel de la voix divine. Je n'étais pas le moins du monde convaincu qu'il y eût une vérité profonde à la base des choses dont on parlait autour de moi : le fait est que je n'en comprenais pas la moitié. Ces idées m'inspiraient même parfois une vraie répulsion et j'essayais de les bannir de mon esprit, mais sans y parvenir. Mon coeur subissait à la fois un trouble profond et une incroyable attirance. Je ne comprenais pas pourquoi M. Mountfort Mills qui avait fait la conférence à l'Eglise de la Fraternité me consacrait beaucoup de son temps. Je rencontrais chez lui un certain nombre d'amis baha'is et c'est là que je reçus mon premier exemplaire des "Sept Vallées"de Baha'u'llah. Quand je lus ce livre en rentrant chez moi cette nuit-là, je fus ému au-delà de toute expression. Je ne comprenais pas un mot sur dix, mais des portes semblaient s'ouvrir devant moi. On eût dit le leitmotiv d'une musique céleste dont je ne pouvais deviner le thème. Certains passages retentissaient dans mon âme comme les hymnes des choeurs angéliques. Même "Les Paroles cachées" de Baha'u'llah, qu'on m'avait données quelques jours auparavant, n'avaient pas atteint à ce point les fibres profondes de mon être.

A partir de ce moment, j'allai presque chaque semaine à une réunion baha'ie à New-York. J'y rencontrais d'autres "amis" (car c'est ainsi qu'on les désigne).

Ce genre d'amitié était certes nouveau pour moi. J'achetais tous les livres que je pus me procurer et me mis à les lire sans trêve ni repos. Je ne pensais plus à autre chose. L'effet s'en fit sentir dans mes sermons, de sorte que les fidèles s'en aperçurent et qu'on en parla. J'avais l'habitude d'écrire mes sermons et tirais quelque vanité de mon style et de mon argumentation. J'y renonçais brusquement et montais en chaire sans autre préparation que la prière et la méditation. Et je découvris une signification nouvelle à ce mot de "prière". J'avais toujours prié dans une certaine mesure, mais depuis que la religion était devenue une "profession", la prière en commun, du haut de la chaire, avait presque complètement remplacé l'oraison personnelle. Je commençais vaguement à comprendre ce que voulait dire la communion.

Mais je n'étais pas heureux. Chose étrange, je me sentais plus malheureux que jamais. J'avais l'impression d'une sorte de déchirement intérieur. Je me disais : "quand 'Abdu'l-Baha arrivera, peut-être saura-t-il apaiser mon âme inquiète. II est certain qu'aucun de ceux qui soutiennent la Cause n'en est capable !".

Un jour, je me promenais avec Mountfort non loin de sa demeure, avenue de West-End. C'était en février, la bise d'hiver soufflait. Nous marchions vite en nous entretenant du même sujet toujours passionnant : la visite prochaine d''Abdu'l-Baha , son apparence extérieure, l'effet que son contact produisait sur les âmes, les impressions de ceux qui l'avaient vu à Saint-Jean d'Acre et à Paris. Je m'écriais impulsivement :

"Quand 'Abdu'l-Baha arrivera, je désirerais vivement causer seul avec lui, sans même un interprète".

Mountfort sourit avec bienveillance, mais remarqua :

"Je crains que, sans interprète, la conversation soit difficile, car 'Abdu'l-Baha sait peu d'anglais et vous, je pense, encore moins de persan".

Mais il n'arriva pas à me convaincre :

"Si ce que j'ai entendu dire de sa clairvoyance spirituelle, répondis-je, et ce que j'ai lu à ce propos est conforme à la vérité, nous serions en contact plus étroit et j'aurais plus de chance de le comprendre si nous n'échangions pas une parole." Et j'ajoutais tout bas : "Je suis très las des mots".

Ceci se passait environ six semaines ou deux mois avant l'arrivée d''Abdu'l-Baha. Mountfort et moi, nous n'abordâmes plus ce sujet, et il m'assura plus tard qu'il n'en avait soufflé mot à personne.

Le grand jour arriva enfin. Je n'allai pas à la rencontre d''Abdu'l-Baha au quai de débarquement, mais je m'efforçais du moins de l'apercevoir à une réception que des amis baha'is donnaient spécialement en son honneur. Je ne réussis qu'à l'entrevoir. Les amis et les curieux se pressaient si nombreux autour de lui qu'il était difficile de franchir la porte. Je me souviens seulement du silence impressionnant qui régnait, chose rare en de semblables occasions. Les gens étaient tellement serrés les uns contre les autres que, malgré la tentative de servir le thé il était presque impossible d'en boire une tasse.
On parlait peu ou point. Un mot chuchoté, un murmure exprimant le respect ou l'amour, rien de plus. Je tâchais de me faufiler dans un coin d'où je pourrais au moins le voir, mais ce fut en vain. A la fin je réussis à me pousser en avant et, par-dessus l'épaule de quelqu'un, j'aperçus 'Abdu'l-Baha pour la première fois. Il était assis. Ses cheveux blancs s'échappaient de son fez de couleur crème et retombaient presque jusqu'à ses épaules. Le peu que je voyais de sa robe était de coupe orientale et de teinte blanchâtre. Mais ces détails retinrent à peine mon attention.
Ce qui m'impressionna tout d'abord et que je n'ai jamais oublié, c'était son air d'ineffable majesté mêlé d'exquise courtoisie. A ce moment, il acceptait justement une tasse de thé des mains de son hôtesse. Quelle douceur et quel amour émanaient de sa personne ! Jamais encore je n'avais rien vu de pareil ! Je n'étais pas profondément ému. N'oubliez pas qu'à cette époque je n'avais aucune conviction et m'intéressais médiocrement à ce que signifiait son "rang", expression que je ne compris que plus tard. Simple spectateur d'une scène dont la signification m'échappait totalement j'étais, malgré lectures et prières, dans un état d'ignorance absolue. Mon esprit et mon coeur subissaient une attirance, mais les portes intérieures demeuraient closes, fermées à double tour. Faut-il s'étonner de ma détresse ? Cependant, les élans et les aspirations de mon âme ne voulaient être ni refoulés ni étouffés. Ces gens qui m'entouraient, qu'avaient-ils donc ? Qu'est-ce qui leur mettait une telle flamme dans le regard, une telle joie dans le coeur ? Quel écho éveillait en eux ce mot de "merveilleux" qui revenait sans cesse sur leurs lèvres ? Je l'ignorais, mais désirais l'apprendre, et je crois que jamais encore je n'avais rien désiré aussi ardemment.

Ce qui prouve l'intensité de ce désir et ma ferme résolution de découvrir ce secret, c'est que, dès le lendemain, de grand matin, je retournais à l'hôtel Ausonia où les amis avaient retenu pour 'Abdu'l-Baha un magnifique appartement qu'il occupa quelques jours seulement. Il s'installa ensuite dans un autre, beaucoup plus modeste. Aux offres pressantes des amis qui voulaient prendre toutes les dépenses à leur charge, il opposa un refus plein de bonté et de dignité, disant que ce ne serait pas agir avec sagesse.

Donc je me trouvais là avant neuf heures du matin, ce qui m'avait forcé à partir très tôt, car j'habitais à une certaine distance de New-York. Le grand salon était déjà plein de monde. D'autres que moi, évidemment, avaient éprouvé le désir pressant de le revoir. Je me demandais s'ils ressentaient, eux aussi, comme une brûlure dans la poitrine.

Le souvenir de cette scène et de mes impressions est resté aussi vif que si tout cela datait d'hier. Ne voulant parler à personne, je me retirais dans l'embrasure d'une fenêtre qui donnait sur Broadway, et tournais le dos à la foule des visiteurs. En bas, la grande cité s'étendait sous mes yeux, mais je ne la voyais pas. Que se passait-il ? Pourquoi étais-je ici ? Qu'est-ce que j'attendais de l'entrevue prochaine ? Qui me disait, en somme, qu'une entrevue dût avoir lieu ? Je n'avais pas de rendez-vous. Tout ce monde était évidemment venu dans l'espoir de le voir et de lui parler. Pourquoi devais-je m'attendre à ce que ce personnage de marque m'accordât quelque attention ?

Je me tenais donc un peu à l'écart des autres, quand je remarquais à travers la pièce comme une sorte de frémissement. Une porte venait de s'ouvrir, loin de moi, à l'autre extrémité, livrant passage à un groupe de personnes et, sur le seuil, 'Abdu'l-Baha parut, faisant un geste de bienvenue. Il attirait tous les regards. Je fus de nouveau frappé par son air de dignité, de courtoisie, par l'impression d'amour sans pareil qui émanait de sa personne. Les rayons du soleil matinal éclairaient sa robe. Il portait le fez légèrement en arrière et, d'un mouvement qui lui était certainement familier, il leva la main pour le remettre en place. Nos yeux se rencontrèrent au moment où mon regard fasciné se posait sur lui. Il sourit et, d'un geste qu'on peut qualifier de "royal", me fit signe d'approcher. Je ne donnerais qu'une faible idée de mes sensations en disant que je demeurais saisi. Une chose incroyable venait de se produire. Pourquoi me faisait-il ce signe amical, à moi, un étranger, un inconnu, dont il n'avait jamais entendu parler ? Je regardais autour de moi. Ce geste et ce sourire s'adressaient sûrement à quelqu'un d'autre. Mais il n'y avait personne auprès de moi, et de nouveau je le regardais et de nouveau il me fit signe. Malgré la distance qui nous séparait et bien que mon coeur fût encore insensible, un tel flot d'amour et de compréhension m'enveloppa que je frissonnais, comme si la brise d'une aube divine eût effleuré mon front.

Obéissant à cet ordre impérieux, je me dirigeais lentement vers lui, et lorsque j'approchais de la porte sur le seuil de laquelle il se tenait encore, il écarta ceux qui l'entouraient et me tendit la main comme s'il m'avait toujours connu. Puis, quand nos mains droites se touchèrent, il fit de la main gauche un geste pour congédier tout le monde et m'introduisit dans la pièce dont il referma la porte. Je me rappelle combien l'interprète fut étonné d'être inclus, lui aussi, dans le renvoi général. Mais je ne songeais à ce moment-là qu'à la chose incroyable qui m'arrivait. J'étais absolument seul avec 'Abdu'l-Baha. Dès que nos regards s'étaient croisés, le voeu timidement exprimé quelques semaines auparavant, avait été exaucé.

Sans lâcher ma main, 'Abdu'l-Baha traversa la pièce. se dirigeant vers deux chaises placées près de la fenêtre. Même alors, la majesté de sa démarche me frappa, et je me sentais comme un enfant conduit par son père (un père supra-humain) à une conférence réconfortante. Non seulement il me tenait la main, mais il la serrait par instants d'une plus forte étreinte. Alors, pour la première fois, il parla et, s'exprimant dans ma propre langue, m'assura d'une voix douce que j'étais son fils bien-aimé. Je ne puis dire ce qu'il y avait dans ces simples mots pour qu'ils m'aient apporté une telle certitude. Si je me suis senti attendri presque jusqu'aux larmes, faut-il l'attribuer au timbre de cette voix et à l'atmosphère de cette pièce, imprégnée au plus haut degré et comme vibrante d'effluves spirituels ? Je sais seulement qu'une impression de vérité m'envahit tout entier. J'avais enfin trouvé mon Père ! Y avait-il une fraternité humaine qui pût égaler celle-là ? Une émotion exquise et jamais encore éprouvée s'empara de moi. Ma gorge se gonfla, mes yeux s'emplirent de larmes. Même pour sauver ma vie, je n'aurais pu articuler une parole. Tel un petit enfant, je suivais les pas de ce Maître.

Quand nous fûmes assis près de la fenêtre, nos genoux se touchaient, nous nous regardions les yeux dans les yeux. A la fin, son regard me pénétra, ce qui n'était pas encore arrivé depuis que nos yeux s'étaient rencontrés et qu'il m'avait fait signe pour la première fois. Et maintenant, rien ne nous séparait plus, et il me regardait. Oui, il me regardait et il me semblait que nul jusque-là ne m'avait vraiment vu. J'éprouvais de la joie d'être enfin rentré à la maison, et de me trouver seul avec une personne qui me connaissait à fond, avec mon véritable Père.

Pendant qu'il me regardait, ses pensées se reflétaient si clairement sur son visage, que même en me parlant une heure durant, il n'eût pu m'en dire davantage. Au début, sa physionomie exprima peut-être une certaine surprise, à laquelle bientôt succédèrent une sympathie et une compréhension si parfaites, un amour si débordant... que son âme semblait s'ouvrir pour me recevoir. Je sentis mon coeur s'amollir et mes larmes coulèrent. Mais je ne pleurais pas comme on le fait d'habitude. Mes traits ne furent point déformés. Mes larmes coulèrent comme un flot enfin libéré s'échappe de la digue qui l'a longtemps contenu. A mon insu, en le regardant, mes larmes coulaient. Il approcha ses deux pouces de mes yeux, tout en essuyant les larmes qui mouillaient mon visage. Il me conjurait de ne pas pleurer, m'assurant qu'il fallait toujours être joyeux. Et il riait d'un rire si juvénile et si clair, comme s'il eût découvert la plus charmante plaisanterie, une plaisanterie divine que lui seul pût comprendre !

Je ne pouvais parler. Nous restâmes parfaitement silencieux pendant un laps de temps qui me parut assez long et, graduellement, une grande paix se fit en moi. Alors 'Abdu'l-Baha posa sa main sur ma poitrine en disant : "c'est le coeur qui parle.". Puis, de nouveau, ce fut le silence, un silence prolongé qui tenait mon âme en suspens. Aucune autre parole ne fut prononcée, et pendant tout le temps que je passais auprès de lui, aucun son ne sortit de mes lèvres. Mais, entre nous, les mots étaient superflus. Même alors, j'en avais conscience et remerciais Dieu qu'il en fût ainsi.

Tout à coup, il bondit de sa chaise avec un nouvel éclat de rire, et comme possédé d'une joie divine, se tournant vers moi, il me souleva pour me mettre debout et me prit dans ses bras. Quelle étreinte ! Ce ne fut pas un simple embrassement, mes côtes en craquèrent. Il m'embrassa sur les deux joues, passa son bras autour de mes épaules et me reconduisit jusqu'à la porte.

Et c'est tout. Mais depuis ce jour, la vie n'a plus jamais été tout à fait la même.



2) Le regard qui sauva le monde, sincérité divine, souveraine méthode d'enseignement

"L'interprète autorisé des enseignements de Baha'u'llah et son vivante incarnation fut son fils aîné Abdu'l-Baha (Serviteur de Baha). Son père le désigna comme le centre vers lequel devraient se tourner tous les baha'is pour être instruits et guidés".
Shoghi Effendi.

Notre pensée ne peut évaluer ni même imaginer les possibilités de l'âme humaine. "Je suis le mystère de l'homme, et il est mon mystère". Et Abdu'l-Baha dit qu'un homme ne peut se connaître lui-même, attendu qu'il lui est impossible de considérer sa propre personne de l'extérieur. Pour cette raison, et parce que les hommes ont plutôt tendance à sous-estimer qu'à exagérer leurs capacités personnelles, une certaine dose d'héroïsme est essentielle pour s'élever sur un plan supérieur. Ceci est vrai, bien entendu, quand il s'agit d'un but concret. On ne comprend pas bien en général que c'est encore beaucoup plus vrai si l'on aspire à un sommet du plan spirituel. Le fait même d'admettre que rien n'est trop beau pour être vrai ni trop élevé pour être accessible, implique la volonté de lutter contre les idées courantes, car la moyenne des hommes a des visées moins hautes.

Ainsi que je l'ai déjà fait entendre, la vie m'est apparue sous un aspect différent, après ma rencontre avec Abdu'l-Baha, mais je ne définissais pas alors en quoi consistait cette différence, et maintenant encore, après ces vingt-cinq années écoulées, je ne m'en fais pas une idée exacte. Je sais seulement que je voyais émerger des brumes environnantes un but digne de la lutte et du sacrifice suprêmes. Je commençais à discerner, encore obscurément, mais assez cependant pour me donner de l'espoir, que si je ne pouvais me connaître moi-même, j'étais certain d'avoir devant moi des sommets dépassant de beaucoup ceux que j'eusse jamais rêvé d'atteindre, et que ces sommets étaient inaccessibles. Je n'en savais pas plus, mais c'était déjà beaucoup. Je me rappelle que je me répétais sans cesse : "Enfin, les désirs de mon âme sont près de se réaliser !". Je regardais Abdu'l-Baha avec à la fois de l'espoir et du désespoir.
Le monde entier et moi-même, nous étions en proie à l'agitation et ici régnait la paix. Il vivait et évoluait dans son monde à lui, mais tendait cependant la main à tous ceux qui aspiraient à la lumière et qui luttaient. Il me semblait qu'il se tenait au coeur même d'un tourbillon, dans un lieu de calme suprême, ou bien au centre hypothétique et parfaitement immobile d'une hélice d'avion. Je considérais cette quiétude, cette immobilité, ce calme ineffable d'Abdu'l-Baha et j'étais tourmenté d'un désir nostalgique confinant au désespoir. Faut-il s'étonner de ma détresse ? Car j'étais profondément malheureux. Je me voyais placé au bord du cercle extérieur de ce cyclone déchaîné. Atteindre le centre immobile voulait dire traverser toute la tempête.
Mais c'était pour moi une double révélation d'abord de savoir que ce centre existât et ensuite d'y voir quelqu'un tranquillement établi. C'est ainsi, grâce à un divin paradoxe, que dans la nuit de ma misérable espérance teintée de doute, je voyais poindre la première lueur de certitude divine. Je me souvenais d'un certain passage significatif dans le livre des "Sept Vallées" et me le répétais tout bas : "Même s'il me fallait cent mille ans pour trouver la beauté de l'Ami, je ne perdrais jamais l'espoir, car il me dirigera sûrement dans sa voie".

Peu de temps après cette première grande expérience avec Abdu'l-Baha, j'eus de nouveau l'occasion de m'entretenir avec lui, et ce fut dans la splendide demeure de M. et Mme Kinney. Ces amis-là estimaient qu'en donnant tout ce qu'ils possédaient, ils exprimaient encore trop faiblement leurs sentiments d'adoration. Quand on entrait chez eux, le grondement de la ville, l'élégance et le luxe de "Riverside Drive", la pauvreté et la richesse de notre civilisation moderne, tout cela semblait réduit à néant, et l'on entrait dans l'atmosphère de la réalité. Ces êtres animés du souffle divin et qui démontraient mieux que par des mots à quel point ils s'étaient donnés, ne soupçonnèrent jamais l'influence directe qu'ils exercèrent sur moi, alors que je tâtonnais encore. A travers tous les mondes, je leur garderai une éternelle reconnaissance.

J'étais devenu un habitué de cette maison et ne supportais pas de m'en tenir éloigné. Un jour, Abdu'l-Baha, l'interprète et moi nous nous trouvions seuls dans un des petits salons de réception du rez-de-chaussée. Abdu'l-Baha avait parlé d'une certaine doctrine chrétienne, et avait donné des paroles du Christ une interprétation si différente de celle habituellement admise que je ne pus m'empêcher de protester. Je me rappelle que je m'écriai avec quelque véhémence : "Comment est-il possible d'être aussi sûr ? Après tant de siècles de fausse interprétation et de controverses, personne ne peut être certain de ce que Jésus voulait dire". Abdu'l-Baha soutint que c'était parfaitement possible d'arriver à cette certitude. Ce qui prouve dans quelle agitation d'esprit je me trouvais et combien peu je discernais le rang d'Abdu'l-Baha, c'est que loin de considérer sa sérénité et son ton d'autorité comme une garantie j'éprouvai au contraire une certaine irritation et m'écriai : "Cela je ne peux le croire !"

Je n'oublierai jamais le coup d'oeil de dignité outragée que me lança l'interprète. Il semblait dire : "Qui êtes-vous pour oser contredire Abdu'l-Baha ou même discuter ses paroles"?

Mais Abdu'l-Baha ne me regarda pas ainsi et combien j'en remercie Dieu ! Il me considéra longuement avant de parler. Ses beaux yeux calmes sondaient mon âme avec tant d'amour et de compréhension que mon irritation passagère s'évanouit. Il souriait avec autant de charme qu'un amant sourit à sa bien-aimée, et je crus sentir l'étreinte de son âme quand il me dit avec douceur : "Il faut essayer de suivre votre voie, et moi je suivrai la mienne".

Il me sembla alors qu'une main fraîche s'était posée sur mon front fiévreux, qu'on approchait une coupe de nectar de mes lèvres desséchées, qu'une clé ouvrait la porte rouillée et verrouillée de mon coeur. Les larmes jaillirent et, d'une voix tremblante, je murmurai : "Pardon !"

J'ai souvent réfléchi depuis ce jour aux tragiques effets qui peuvent résulter d'une expression de notre visage. J'ai même pensé qu'il me plairait d'écrire un livre sur "le regard qui sauva le monde" , en prenant pour thème l'expression du regard de Jésus après le triple reniement de Pierre. Qu'a-t-il pu voir dans ce regard, le disciple terrifié, irrité, en proie au doute ? Rien de commun sûrement avec le coup d'oeil dédaigneux de l'interprète d'Abdu'l-Baha si plein d'un sentiment de vertu offensée ! Ce regard, au contraire, devait exprimer comme celui d'Abdu'l-Baha l'amour sans bornes, le pardon et la compréhension qui m'avaient si profondément calmé, consolé et rassuré.

Le destin du christianisme dépendait peut-être de la manière dont Jésus regarda Pierre en montant au calvaire. Si ce regard n'eût pas exprimé le pardon et l'amour, Pierre ne se serait pas détourné en "pleurant amèrement" . Il n'aurait pas non plus accepté le martyre et la mort pour la cause de celui qu'il avait renié dans cet instant de peur et de colère.

En poussant cette idée plus loin encore, serait-ce exagéré de prétendre que le sort du monde se joua en cette minute où le regard de Pierre lut dans celui de son Maître, non pas ce qu'il savait au fond avoir mérité, mais bien ce que la miséricorde de Dieu lui accordait dans sa générosité ?

Une chose dont je suis certain, c'est que ma propre destinée, à travers tous les temps de la vie immortelle, dépendait de ce regard d'Abdu'l-Baha, de ce moment où les clartés de son être intérieur m'illuminèrent. Et je ne parle pas seulement de mon propre destin, qui a peu d'importance en somme comparé aux espoirs de l'humanité, mais aussi de ces innombrables créatures dont la destinée est entremêlée à la mienne dans la suite des générations futures. Car tout esprit réfléchi qui se reporte vers un passé même assez proche éprouvera de la stupeur, sinon de l'horreur, en songeant aux conséquences possibles d'un geste d'étourderie, de la moindre parole imprudente, ou même d'une expression de visage inopportune. Les petites vagues produites par cet acte infime s'élargissent indéfiniment, comme cela arrive lorsqu'on jette un caillou dans une mare ; et, en s'élargissant, elles rejoignent les petites vagues de dix, vingt, mille autres actions, expressions et pensées réagissant les unes sur les autres. On finit ainsi par prendre conscience de l'immense responsabilité encourue par chaque être, du seul fait de jouer son rôle, de vivre sa vie dans la fraction du temps qui lui est dévolue. L'homme peut se considérer comme un roi dont le moindre souffle, les plus secrètes pensées exercent tôt ou tard une influence bonne ou mauvaise sur les âmes du monde entier. N'est-ce pas là le sens des paroles de Baha'u'llah : "Celui qui, en ce jour, revivifie une seule âme, revivifie aussi toutes les âmes du monde".

Dans les nombreuses occasions que j'ai eues de voir Abdu'l-Baha, de l'entendre et de lui parler, j'ai été chaque fois plus fortement impressionné par la manière dont il instruisait les âmes. Car c'est bien là le terme qui convient. Il ne cherchait pas à atteindre l'esprit seulement mais bien l'âme, l'essence réelle de tous ceux qu'il rencontrait. Oh certes, en présentant un argument, il ne manquait pas de logique ni d'esprit scientifique, et il l'a maintes fois prouvé au cours des nombreuses allocutions que j'ai entendues et des plus nombreuses encore que j'ai lues. Mais ce n'était pas la logique d'un théoricien ni la science acquise par l'étude.

Ses moindres paroles, son plus léger contact avec une âme étaient illuminés d'une clarté radieuse qui transportait son auditeur sur un plan supérieur. Quand il parlait, nos coeurs brûlaient dans nos poitrines. Jamais il ne discutait et il n'imposait jamais ses idées. Il laissait à chacun la liberté de ses opinions, et loin de prétendre à l'autorité, il était la personnification même de l'humilité. Il enseignait "comme s'il eût offert un don à un roi". Il ne me disait jamais ce que j'aurais dû faire sauf en me suggérant que j'agissais bien. Il ne me disait jamais non plus ce que je devais croire. Il nous montrait la souveraine beauté de la vérité et de l'amour, et la vénération naissait spontanément dans les coeurs. Sa voix, sa manière d'être, son attitude, son sourire m'indiquaient comment je devrais être, car il savait que les bonnes actions et les bonnes paroles ne pouvaient croître, comme les bons fruits, que sur un sol purifié. Ses moindres gestes et ses moindres paroles étaient empreints d'un étonnant mélange d'humilité et de majesté, de puissance et de calme, qui inspiraient le respect et dont j'ai longtemps cherché à m'expliquer la source. Qu'est-ce qui le rendait si différent des autres hommes et si incomparablement supérieur à aucun de ceux que j'avais jamais connus ?

On pouvait s'attendre à ce que la tourmente spirituelle qui m'emportait réagit profondément sur les activités de mon ministère. Dès le premier contact avec Abdu'l-Baha, mon idéal s'était graduellement transformé. Vers cette époque, je m'en souviens, la jeune épouse tendrement aimée d'un des membres de notre communauté tomba soudain gravement malade. Je n'avais encore subi cette divine influence que depuis quelques semaines. Je n'étais pas baha'i. Je ne voyais pas en Baha'u'llah une manifestation de Dieu. Je savais fort peu de chose au sujet de ce rang d'Abdu'l-Baha dont on parlait autour de moi. Mais j'étais captivé par l'espoir d'accéder à des sommets spirituels qui m'attiraient invinciblement. Je lisais constamment "Les Paroles cachées", "Les Sept Vallées", "Le Livre de la Certitude" et les belles prières. Or donc, quand cet ami s'adressa à moi comme à son pasteur et me demanda en pleurant de prier pour la guérison de sa femme, quand il me raconta que son médecin lui laissait peu d'espoir, que la malade s'affaiblissait de jour en jour et qu'il n'espérait plus qu'en la bonté de Dieu, j'eus instinctivement recours aux prières pour les malades dans le livre de prières des baha'is. Neuf fois de suite, nous répétâmes ensemble :

"Ton Nom est ma guérison, ô mon Dieu, Ton souvenir est mon remède. Etre près de Toi est mon espoir, et mon amour pour Toi est mon compagnon, Ta miséricorde est ma guérison et mon soutien en ce monde et dans l'autre.

Tu es véritablement le Dieu de toute bonté, l'Omniscient, l'infiniment Sage".

Le mari ne savait presque rien de la cause baha'ie. Je n'avais certes fait aucun effort pour lui expliquer les préceptes, et ne pouvais me le permettre, ces choses étant encore trop nouvelles pour moi. Sur le moment même, ou peu après, je m'étonnai de ma propre témérité et de la manière dont mon ami avait accepté ces prières, sans hésiter et avec reconnaissance. Il le fit peut-être à contrecoeur, bien qu'il fût assez désemparé pour s'accrocher au moindre espoir. Je n'aurai jamais de certitude sur ce point mais ce que je sais, c'est que la santé de sa femme s'améliora dès cette heure-là et qu'elle fut bientôt guérie.

Je ne mentionne ce fait que pour donner un exemple des relations nouvelles qui, à cette époque, s'établirent entre les âmes. Ces paroles du Christ aux pécheurs, ses disciples : "Suivez-moi et je ferai de vous des pêcheurs d'hommes" signifiaient sans doute qu'en "le suivant", on atteindrait à un état de conscience spirituel d'où jailliraient les actes d'amour. Ou encore : "Soyez comme moi et les hommes vous aimeront comme ils m'aiment, et vous pourrez les servir comme je vous ai servis". C'est du moins ce qu'Abdu'l-Baha me démontrait constamment : le seul moyen de montrer aux hommes la "voie de la vie" est d'y marcher soi-même. "Je suis la voie".

"Pourquoi dois-je croire en Baha'u'llah ?", demandai-je un jour à Abdu'l-Baha. Il me regarda longtemps comme s'il avait voulu sonder le fond même de mon âme. Le silence se prolongeait, il ne me répondait pas. Durant ce silence, j'eus le temps de me demander pour quelle raison j'avais posé cette question et je commençai à comprendre que j'étais seul à pouvoir y répondre.

Après tout, pourquoi croirais-je en quelqu'un ou en quelque chose sinon pour trouver le moyen, l'aiguillon, l'impulsion dynamique qui me permît d'accéder à une vie plus intense, plus profonde, plus parfaite ? Est-ce que l'apprenti menuisier se demande s'il doit avoir foi dans le maître ébéniste ? Il veut seulement apprendre à transformer des matières brutes en objets de beauté et d'utilité. Il doit croire en quiconque le lui enseignera, à la condition d'avoir foi en ses propres capacités. Je tenais en main le tissu de la vie. Baha'u'llah était-il le maître-artisan ? Si oui, je sentais que je le suivrais même à travers le sang et les larmes. Mais comment le savoir ?

Je me demandais pourquoi Abdu'l-Baha se taisait si longtemps. Mais ce silence n'était-il pas plus éloquent que des paroles ? Enfin, il parla. "La tâche d'un ministre du Christ, dit-il, est de la plus haute importance. En prêchant, priant et instruisant vos fidèles, votre coeur doit être plein d'amour pour eux et d'amour de Dieu. Et vous devez être sincère, parfaitement sincère". Il s'exprimait en persan et, au fur et à mesure, I'interprète traduisait couramment et fort bien. Mais personne ne pouvait rendre cette voix divine. Il parlait en vérité comme n'a jamais pu le faire un simple mortel. On l'écoutait dans l'extase et on le comprenait intérieurement avant même que l'interprète n'eût ouvert la bouche. Les mots anglais vous effleuraient superficiellement : la voix, les yeux, le sourire d'Abdu'l-Baha enseignaient au coeur à sonder les profondeurs. Il continua en ces termes :

"On ne peut jamais être tout à fait sincère tant que le coeur n'est pas entièrement détaché des choses de ce monde .Il ne faut pas prêcher l'amour sans avoir l'amour dans le coeur, ni la pureté avec des pensées impures, ni la paix en soutenant des combats intérieurs".

Il s'arrêta, puis ajouta avec un peu de mélancolie teintée d'humour qu'il avait connu des ministres de la religion qui négligeaient ces préceptes. Ma conscience coupable lui donnait raison. J'étais de ce nombre.

Plusieurs mois s'écoulèrent avant que je ne réalise qu'il avait répondu à ma question. J'étais certainement plus près d'avoir foi en Baha'u'llah considéré comme un maître-artisan de la vie. Il m'avait magistralement fait sentir comment le tissu de la vie peut être transformé en choses ayant de la beauté et de la valeur. Un instant, j'effleurai le vêtement de sa majesté, mais seulement un instant. Bien vite, les portes se refermèrent en me laissant dehors : combien sombres me parurent ces jours et ces semaines où !a lumière alternait avec les ténèbres, l'espoir avec le désespoir ! Et cependant, chose étrange, je triomphais au fond de l'abîme, parce que j'en sentais la réalité. Je comprenais pour la première fois la valeur et l'impérieuse nécessité de la souffrance spirituelle. Les affres de l'enfantement précèdent toujours la naissance.

Je me souviens comme s'il datait d'hier d'un autre exemple illustrant la divine méthode d'Abdu'l-Baha. Cet été-là, je ne me portais pas bien. J'avais subi l'année précédente une très grave opération, et une rechute semblait imminente. J'étais dans un tel état nerveux que je songeai à cesser de fumer, bien qu'ayant contracté cette habitude depuis de longues années. Je m'étais toujours vanté d'être capable, au moment voulu, d'y renoncer facilement, et, en effet, à plusieurs reprises déjà, j'avais abandonné pendant quelques mois l'usage du tabac. Cette fois-ci, cependant, ayant les nerfs et la volonté affaiblis, je constatai avec surprise et chagrin qu'au bout de trois jours, l'abstention de tabac me semblait intolérable.

Finalement, j'eus l'idée de m'adresser à Abdu'l-Baha. J'avais lu sa magnifique tablette commençant par ces mots : "O vous, amis purs de Dieu !" dans laquelle il glorifiait la pureté individuelle et invitait les amis à se garder contre l'habitude de satisfaire égoïstement ses appétits. Je pensais qu'il allait sûrement m'indiquer le moyen de me libérer de cette habitude.

Or donc, la première fois où je le revis je lui racontai tout. Mais comme un enfant qui se confesse à sa mère, après avoir prononcé quelques mots, je demeurai silencieux et embarrassé. Lui, cependant, comprit la situation beaucoup mieux que moi-même. Quand il me regarda, j'eus de nouveau l'impression qu'un flot d'amour et de sympathie me baignait tout entier. Il me demanda tranquillement combien je fumais de cigarettes par jour, et quand il en sut le nombre : "Je ne crois pas, dit-il, que cela puisse vous faire du mal. En Orient, les hommes fument continuellement. Leurs cheveux, leurs barbes, leurs habits sont imprégnés de tabac et cet abus peut être nocif. Mais votre cas est bien différent. A votre âge et ayant cette habitude depuis tant d'années, il ne me semble pas qu'il y ait lieu de vous faire du souci". Son sourire et son regard exprimaient une certaine gaîté, comme s'il eût goûté une divine plaisanterie. J'étais quelque peu interloqué. Pas l'ombre de dissertation sur les inconvénients des habitudes ; pas d'explications sur le mal que cela peut faire à la santé ; aucun appel à ma force de volonté pour surmonter la tentation ; mais il me présentait plutôt une charte de liberté. Sans bien comprendre, j'éprouvais un grand soulagement, car je devinais qu'il me donnait là un sage conseil. En effet, le combat intérieur s'apaisa immédiatement et, sans remords, je goûtai la joie de fumer. Mais deux jours après cette conversation, je n'avais plus la moindre envie de toucher à du tabac, et durant sept années je ne fumai plus.

L'amour est la porte vers la liberté. Je commençais à entrevoir cette grande vérité.

Non pas seulement la liberté pour celui qui aime, mais aussi pour celui qui est l'objet de ce divin amour. J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de l'impression qu'il me donnait d'un amour universel et cette impression nous la recevons bien rarement de ceux qui nous entourent, même de nos plus proches, de nos plus aimés. Ceci, nous le savons tous. L'amour humain semble avoir pour base le "moi" et, même dans sa plus haute expression il est limité à une seule ou à un petit nombre de personnes. Mais il n'en était pas ainsi de l'amour rayonnant d'Abdu'l-Baha. Comme le soleil, il nous embrassait tous sans distinction et comme lui, il réchauffait aussi et infusait une vie nouvelle à tout ce qu'il atteignait.

Au cours de ma carrière de ministre chrétien, j'avais été habitué à parler souvent de l'amour de Dieu. A l'âge de quinze ans, j'avais fait cette expérience passionnante qu'on appelle "la conversion" (littéralement, les cieux s'étaient entr'ouverts, une grande lumière avait lui et une voix du monde invisible m'avait appelé au renoncement et à la vie de l'esprit). Depuis lors, j'avais beaucoup parlé et entendu parler de l'amour de Dieu. Je découvrais maintenant que jamais encore je n'avais compris ce que ces mots voulaient dire.

C'est à cette époque que, pour la première fois, j'entendis raconter l'anecdote suivante qui, depuis, m'est devenue familière : Quelqu'un demanda à Abdu'l-Baha pourquoi les personnes qui s'étaient trouvées en sa présence avaient des visages rayonnants. Avec ce sourire sublime et cet humble geste des mains que nul n'oubliera jamais s'il l'a vu une fois, il répondit que, s'il en était ainsi, c'est sans doute, parce que, sur chaque visage, il voyait la face de son divin Père.

Méditez cette réponse. Approfondissez le sens secret de ces simples mots, car ils permettent non seulement de comprendre ce qu'est l'amour de Dieu, mais encore pourquoi cet amour a le pouvoir de transformer les âmes. Que le visage de celui qui aime rayonne d'une clarté divine, nul ne songe à s'en étonner. Si la flamme de l'amour cosmique embrasait le coeur, l'être tout entier serait sûrement transformé. Mais pourquoi l'objet de cet amour, la face de celui qui cherche, de l'exilé, du pécheur rayonnerait-elle aussi ?

Nous trouvons une réponse à cette question dans ces paroles d'Abdu'l-Baha, si pleines de compréhension et d'autorité :

"As-tu le désir d'aimer Dieu ? Aime ton prochain, car il est fait à l'image et à la ressemblance de Dieu".

Mais pour voir la face de Dieu sur le visage du pécheur aussi bien que sur celui du saint, il faut une vision pénétrante et un amour sans bornes dépouillé de tout sentiment personnel.

Pour arriver à voir sur les visages de nos frères le reflet de la face de notre divin Père, ne faut-il pas posséder, jusqu'à un certain degré, cet amour universel que le Christ a répandu sur tous les hommes ?

Voilà, sans doute, le sens de ces paroles de Notre Seigneur :

"Je vous donne un nouveau commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés".

Un nouveau commandement, en effet, et qui fut honteusement négligé, comme le prouve l'état de notre civilisation pseudo-chrétienne.

J'assistai à cette époque-là à une entrevue qu'un pasteur de l'Eglise Unitaire avait sollicitée d'Abdu'l-Baha. Il préparait pour la "Revue de l'Amérique du Nord" un article sur la cause baha'ie. Je vis encore là un nouvel exemple de cet amour cosmique, universel. Ce ministre était d'un âge avancé. Il est mort depuis et nous pouvons espérer qu'il a maintenant des notions plus claires sur la réalité de l'amour et de la vérité. Alors, déjà, il me paraissait incroyable qu'une âme pût être à ce point insensible à l'influence d'Abdu'l-Baha. Le Maître garda le silence pendant toute l'entrevue, écoutant avec une attention inlassable les longues questions hypothétiques que lui posait le révérend docteur. Ces questions avaient uniquement trait à l'histoire de la cause baha'ie, à ses dissensions anciennes, à ses rapports avec les prêtres et les préceptes des musulmans. Abdu'l-Baha ne répondait que par monosyllabes. Bien qu'il fût constamment attentif, il semblait s'intéresser bien plutôt à son interlocuteur qu'aux questions elles-mêmes. Le Maître était assis dans une attitude de parfaite détente, les mains posées sur les genoux, paumes en dehors, selon son habitude caractéristique. Il regardait le visiteur avec cette ineffable expression d'amour compréhensif qui lui était naturelle. Son visage rayonnait d'une flamme intérieure.

Le docteur continuait de parler, intarissablement. Je m'impatientais de plus en plus, étant à la fois honteux de lui et pour lui. Comment Abdu'l-Baha ne discernait-il pas le caractère superficiel de toutes ces questions ? Ne voyait-il pas qu'elles avaient pour unique but de se documenter pour écrire un article de critique dans une revue d'opposition et toucher ainsi un gros chèque ? Pourquoi ne pas couper court à l'entrevue en renvoyant le bavard ? Mais si, dans notre groupe, d'autres que moi commençaient à perdre patience, Abdu'l-Baha gardait son calme. Il encourageait le docteur à s'exprimer librement. Quand le flot de paroles tarissait un instant, il répondait brièvement et attendait ensuite avec courtoisie que son interlocuteur continuât.

Enfin, le révérend docteur cessa de parler. Il y eut un instant de silence, puis cette voix douce et bien timbrée résonna dans la pièce. L'interprète traduisait chaque phrase au fur et à mesure. Abdu'l-Baha parla de "Sa Sainteté le Christ", de son amour pour tous les hommes, amour qui résista même à l'épreuve de la croix. Il parla de la haute situation du ministère chrétien "à laquelle vous, mon cher fils, avez été appelé". "Il est nécessaire, dit-il, que les hommes élevés à cette situation revêtent en personne les caractéristiques de Dieu, afin que les fidèles soient attirés vers la vie divine ; car, lorsque les attributs de Dieu se manifestent dans une vie, nul ne peut y résister, c'est une clé qui ouvre tous les coeurs". Abdu'l-Baha parla aussi de l'avènement du royaume de Dieu sur la terre, pour lequel le Christ nous a dit de prier et que, suivant sa promesse, Baha'u'llah, le Père, était venu établir dans ce monde.

Au bout de cinq minutes, le révérend docteur était devenu, pour l'instant tout au moins, comme un humble disciple à ses pieds. Il semblait avoir été transporté dans un autre monde, comme nous l'étions tous en vérité. Son visage rayonnait doucement comme par l'effet d'une illumination intérieure. Alors, Abdu'l-Baha se leva. De même que nos âmes s'étaient élevées avec lui, ainsi nos corps se redressèrent et nous fûmes tous debout autour de lui. Il embrassa affectueusement le docteur, et le reconduisit jusqu'à la porte. Sur le seuil, il s'arrêta. Il avait aperçu une grande gerbe de roses, de l'espèce beauté d'Amérique qu'un des amis lui avait apportée ce matin-là. Il y en avait au moins deux douzaines, peut-être plus, et si longues de tiges qu'on les avait mises dans un porte-parapluies en faïence. Nous avions tous admiré leur beauté et leur parfum.

A peine son regard se fut-il posé sur ces roses, qu'Abdu'l-Baha éclata de rire, d'un rire juvénile et joyeux qui résonna dans toute la pièce. Il se pencha, prit la gerbe entière et, se redressant, la plaça dans les bras de son visiteur. Je n'oublierai jamais cette tête ronde, ces lunettes et ces cheveux gris émergeant derrière l'immense et magnifique gerbe de fleurs. Ce visage exprimait la surprise, la joie, l'humilité. Ah oui ! Abdu'l-Baha savait enseigner l'amour de Dieu.



3) La véritable richesse, puissance et liberté, à la table d'Abdu'l-Baha, de très grandes choses, "Est-ce que vous vous intéressez au renoncement ?"

"O Dieu ! Puisse la lumière de ta science illuminer les yeux et les coeurs de tes serviteurs, afin qu'ils soient instruits des mystères de l'état le plus élevé et du glorieux horizon, afin qu'aucune voix mensongère ne les empêche de contempler la lumière resplendissante de ton Unité, ni de se tourner vers l'horizon du renoncement".
Baha'u'llah .

J'ai parlé dans le chapitre précédent de cette maison où Abdu'l-Baha passa presque tout son temps durant son séjour à New-York. C'était le lieu de rendez-vous des amis et à toute heure du jour et de la nuit, on les trouvait là, se pressant comme des abeilles autour des fleurs d'un céleste parterre. Par une magnifique journée de printemps, j'y vins moi aussi, attiré par le même charme.

Bien que cela puisse sembler futile, on ne peut s'empêcher de chercher la raison de cette attirance. Le papillon sait-il pourquoi, au risque de se roussir les ailes, il voltige autour de la flamme ? Qui peut dire pourquoi la froide terre, au printemps, répond aux bienfaits du soleil par de la beauté et de la fertilité ? A l'homme, cependant, fut accordée l'intelligence dont l'insecte et la terre sont dépourvus. Le mineur sait pourquoi il peine en extrayant l'or et les pierres précieuses. Le plongeur qui cherche la perle fine sait pourquoi il sonde la profondeur des abîmes. Ils ont, en imagination, la vision des biens terrestres que le trésor cherché représente. Le prospecteur solitaire rêve de l'immense fortune que son coup de pioche peut à tout instant mettre à nu. Les richesses de l'océan, de la mine et du marché représentent pour les hommes puissance, loisirs, liberté, toutes choses qu'ils désirent ardemment. Mais aucune richesse matérielle ne peut assurer à celui qui la possède la puissance, les loisirs et la liberté dont cet homme-ci disposait, bien qu'il n'eût aucun des signes extérieurs de l'opulence. Il avait passé toute sa vie en prison et en exil. Son corps portait encore les marques de la cruauté des hommes, cependant on ne pouvait en rien s'apercevoir qu'il eût jamais été autrement que libre, et cette liberté-là, évidemment, aucune richesse de ce monde ne peut la procurer. Il ne semblait jamais pressé. Dans le tourbillon de New-York, il évoluait aussi tranquillement que s'il eût été sur un haut plateau, loin du tumulte et des cris. Et pourtant il ne se tenait jamais à l'écart. Il s'intéressait vivement aux événements et surtout aux êtres. Les âmes ... c'est le terme qu'il employait toujours. Il demeurait sans cesse à la disposition de quiconque avait besoin de lui. Souvent dès cinq heures du matin et jusque bien après minuit, il se consacrait activement au service d'autrui, sans jamais donner le moindre signe de hâte ni de tension nerveuse. "Rien ne paraît trop pénible quand on aime, disait-il, et l'on a toujours le temps".

Peut-on s'étonner de l'attrait qu'il exerçait sur nous ? Mais pour moi ce n'était pas suffisant de me sentir attiré. J'étais comme le prospecteur qui, en rêvant de ses trésors, est entraîné à en chercher la source fabuleuse. Une seule gorgée de ce vin céleste avait fait naître dans mon coeur l'ardent désir de partir en quête du Saint-Graal.

Je m'étais arrangé pour n'arriver dans la maison en question qu'au milieu de l'après-midi, quand l'heure du déjeuner serait passée. Bien que l'hospitalité des maîtres de céans (ces êtres consacrés) fût sans limites et leur table infiniment extensible, je savais aussi qu'étant déjà nombreux à la maison, ils recevaient encore une multitude de convives qui, sans être invités, étaient toujours les bienvenus. Il y avait beaucoup d'abeilles. Mais je n'avais pas tenu compte du fait qu'Abdu'l-Baha prenait ses repas à des heures irrégulières. Et, ce jour-là, comme je montais l'escalier, sans bruit, vers les 15h30 ou 16 heures, j'entendis à n'en pas douter la rumeur d'une nombreuse compagnie réunie dans la salle à manger. N'ayant nulle envie de faire irruption à l'improviste dans une telle assemblée, je traversai doucement le hall et le salon du premier étage et gagnai un petit renfoncement aussi éloigné que possible de la salle à manger. Je suis parfaitement sûr que personne ne m'avait vu. Mais à peine avais-je choisi un magazine et m'étais-je installé pour attendre patiemment la fin du repas, qu'à travers les grands appartements la voix vibrante d'Abdu'l-Baha résonna comme l'appel d'une cloche. Il cria : "Monsieur Ives, Monsieur Ives, venez ici, venez ici !". Nul ne résistait à son appel, je me levai sans hésiter, mais tout en me dirigeant lentement vers la longue salle à manger disposée en forme de T, perpendiculairement au salon, je me demandais avec étonnement comment il avait eu si vite la certitude de ma présence. Personne ne pouvait l'avoir prévenu. Je m'étais introduit par la porte d'entrée qui n'était pas fermée à clé et, comme je l'ai déjà dit, nul ne m'avait vu monter l'escalier. Et cependant, j'étais évidemment ici un convive attendu, sinon invité. On avait même gardé ma place, en tout cas, je ne me souviens pas qu'on ait eu la peine d'ajouter un couvert. Abdu'l-Baha m'embrassa et me fit asseoir à sa droite.

Comment décrire une telle expérience en cette présence auguste sans employer l'accent lyrique ? Nous étions environ trente à table, et la pièce entière semblait vibrante tant il y avait d'allégresse sur tous les visages. Abdu'l-Baha me servait de ses propres mains, fort copieusement, et me pressait de manger, de me nourrir et d'être heureux. Lui-même ne touchait à aucun met. Il se promenait seulement autour de la table, de son pas majestueux, et servait ses invités en causant et souriant. Il racontait des légendes d'Orient avec ce gracieux geste rythmique des mains s'élevant de bas en haut, mouvement si caractéristique et si difficile à décrire ! Je n'avais pas faim, du moins ce n'était pas cette nourriture-là que je désirais, mais Abdu'l-Baha insistait pour me faire manger, répétant que c'étaient de bonnes choses, d'excellentes choses qu'on me servait. Et son rire donnait une sorte de signification divine à ses paroles. Je me souvins d'avoir lu quelque part dans les écrits baha'is : "la coupe des significations passe par la main du divin serviteur". Ces aliments servis à la table d'Abdu'l-Baha, de quelle nature étaient-ils en réalité ? De toute évidence, je devais manger, et c'est ce que je fis.

Quelques jours plus tard se produisit un incident dont j'ai gardé un souvenir poignant. Depuis que j'avais lu une certaine phrase dans la prière pour demander l'inspiration, elle me revenait sans cesse à l'esprit et j'en cherchais le sens : "... ne m'empêche pas de me tourner vers l'horizon du renoncement". Qu'est-ce que le renoncement peut avoir à faire avec l'inspiration, me demandais-je. Pourquoi devais-je prier pour le don de renoncement ? Renoncer au monde ? C'est une conception ascétique qui a un arrière-goût de papisme et de cellule monacale. Quel rapport peut-il y avoir entre le monde moderne et le renoncement ? Et cependant, à travers les siècles, une voix nous parvenait :

"Si un homme aime son père ou sa mère, sa femme ou son enfant plus que moi, il n'est pas digne de moi". Mon esprit se révoltait, mais mon coeur acquiesçait. J'en rends grâces à Dieu. Je résolus d'approfondir la question.

Or donc, par une froide journée de printemps où soufflait un fort vent d'est, je vins tout exprès à New-York pour interroger Abdu'l-Baha sur le renoncement. Je trouvai la maison de la 96e rue presque déserte. On m'apprit qu'Abdu'l-Baha passait un ou deux jours chez des amis habitant la 78e rue. Je m'y rendis à pied, et le trouvai sur le point de retourner à la demeure que je venais de quitter. Mais mon entreprise me tenait tellement à coeur, qu'aucune difficulté ne pouvait me décourager. Je m'adressai à l'un des amis persans et, lui montrant le passage en question dans le petit volume que j'avais emporté dans ma poche, je lui exposai ma requête : Abdu'l-Baha pouvait-il me parler pendant quelques instants sur ce sujet, et afin d'éviter toute erreur, je lui lus le texte : "... ne m'empêche pas de me tourner vers l'horizon du renoncement".

Le persan me rapporta le livre en me disant qu'Abdu'l-Baha me priait de retourner à pied avec lui à la 96e rue, et qu'il me parlerait en chemin. Je me rappelle que nous formions tout un petit cortège d'une douzaine de personnes environ. La plupart étaient des amis persans, mais il y en avait quelques autres aussi, parmi lesquels Lua Getsinger. Le vent d'est nous cinglait et, en frissonnant un peu, je remontai le col de mon pardessus. Abdu'l-Baha cependant, cheminait en laissant son aba (manteau) flotter au vent. Comme nous marchions ensemble en tête du petit groupe il me regarda d'un air quelque peu railleur. "Vous paraissez avoir froid !", me dit-il, avec une lueur de gaîté dans les yeux et, sans savoir pourquoi, je fus un peu troublé. Pourquoi n'aurais-je pas froid ? En vivant sur un plan supérieur, peut-on s'attendre à ne même plus sentir les variations atmosphériques ? Mais cette petite remarque était significative. Le moindre mot de lui me faisait l'effet d'un appel. "Montez plus haut !", semblait-il dire.

Quand nous eûmes pris quelque avance sur les autres, il parla longuement des horizons. Il m'expliqua que le Soleil de la Réalité, comme le soleil du monde cosmique, se lève sur différents points : le soleil de Moïse sur un point, celui de Jésus sur un autre, et sur d'autres points encore le soleil de Muhammad et le soleil de Baha'u'llah. Mais c'est toujours le même soleil, bien qu'il apparaisse en des points différents. "Nous devons toujours chercher la lumière du soleil, dit-il, et ne pas tenir nos regards constamment fixés sur le point où il s'est levé la dernière fois, de peur qu'à l'aurore du nouveau printemps spirituel, la vision de sa gloire ne nous échappe". Il s'arrêta une ou deux fois, et, avec sa canne, dessina sur le sol un horizon imaginaire, en indiquant les points où le soleil se lève. Ce spectacle devait paraître étrange aux gens qui passaient.

J'étais extrêmement déçu. J'avais déjà entendu Abdu'l-Baha traiter ce sujet et j'avais lu ce qui s'y rapporte dans le livre "Les Leçons de Saint-Jean d'Acre". C'était du renoncement et non des horizons que je voulais entendre parler. Ce qui me déprimait aussi, c'est que je sentais qu'il aurait dû savoir combien j'aspirais à être éclairé sur ce chapitre et qu'il aurait dû répondre à mon désir, même si ma requête n'avait pas été aussi clairement formulée. J'avais été cependant fort explicite. En approchant du but de notre promenade, il devint silencieux. Depuis longtemps, du reste, mon impression de déception s'était transformée en parfait contentement. N'était-ce point assez de me trouver auprès de lui ? Après tout, que pouvait-il me dire du renoncement qui ne fût déjà dans mon propre coeur ? Peut-être qu'en pratiquant le renoncement j'arriverais à m'instruire et que, pour commencer, il fallait renoncer à l'entendre traiter cette question ? Vraiment, à mesure que le silence extérieur devenait plus profond, mon coeur brûlait dans ma poitrine autant que s'il m'eût parlé en chemin.

Nous arrivâmes enfin devant le perron conduisant à la porte d'entrée. Abdu'l-Baha s'arrêta, un pied posé sur la première marche, tandis que le petit groupe passait lentement devant lui et pénétrait dans la maison. Abdu'l-Baha fit un mouvement comme pour les suivre, mais se ravisant il se retourna et me regarda du haut de cette première marche. Il me parla enfin. Il y avait dans son regard et dans sa voix comme une intention subtile qui accentuait ses moindres paroles et me semblait toujours aussi mystérieuse que séduisante. Il me dit de me souvenir toujours que ce jour verrait s'accomplir de grandes choses, de très grandes choses.

Je demeurais coi. Il ne m'appartenait pas de répondre. Je n'avais pas la moindre idée de la signification secrète qu'il fallait attribuer à ces paroles, à cette voix vibrante, à ce regard pénétrant. Alors il parut se décider à monter les degrés du perron, mais, s'immobilisant de nouveau, il tourna vers moi son visage qui maintenant rayonnait. J'avais déjà le pied en l'air et m'apprêtais à le suivre, mais je m'arrêtai naturellement aussi et demeurai comme suspendu entre l'immobilité et le mouvement.

Il répéta ses paroles avec encore plus d'insistance et de gravité : "N'oubliez jamais que ce jour verra s'accomplir de très grandes choses".

Que voulait-il dire ? Quel sens profond cachaient ces simples mots ? Pourquoi s'adressait-il à moi ? Y avait-il un rapport entre ce qu'il disait et cette idée du renoncement qui me séduisait tant ?

Une troisième fois, Abdu'l-Baha fit un mouvement pour gravir le perron et moi pour le suivre, et cette fois encore il s'arrêta, se retourna, puis il me sembla qu'il dirigeait sur moi le plein rayonnement de sa pensée. D'une voix tonitruante, avec des yeux étincelants, et la main solennellement levée, il répéta : "N'oubliez pas ce que je vous dis. Ce jour verra s'accomplir de très grandes choses, DE TRES GRANDES CHOSES !".

Les trois derniers mots résonnèrent comme l'appel d'un clairon, éveillant un écho dans la longue rue déserte. J'étais littéralement anéanti. Recroquevillé à ma place, je me sentais comme écrasé. Cette imposante et magnifique figure, cette voix de commandement aux accents prophétiques me donnaient l'impression d'être submergé par les flots de la mer qui balayaient (momentanément du moins) notre infime univers ainsi que mon infime personne.

Qui étais je donc pour être appelé à accomplir de grandes choses, de très grandes choses ? Je ne savais même pas discerner ce qui était réellement grand dans ce monde où de malencontreuses exagérations ont faussé toutes les valeurs.

Après un laps de temps qui me parut très long et durant lequel il scruta mon âme de ses yeux ardents, je le vis sourire doucement. L'instant solennel était passé. Il était de nouveau l'hôte courtois, bienveillant et humble, le père que je croyais connaître. Il toucha son fez pour le placer à ce que j'appelais l'angle d'enjouement, et un sourire un peu ironique se dessina sur ses lèvres tandis qu'il gravissait rapidement les degrés du perron et franchissait la porte d'entrée. Je le suivais de près. Dans le hall, quelques marches nous conduisirent à l'escalier. Je me rappelle qu'on me regarda avec étonnement et même un peu d'envie quand je commençai à monter derrière lui. Abdu'l-Baha traversa le vestibule désert du premier étage et atteignit enfin sa chambre au troisième. C'était une vaste pièce donnant sur la rue. Et je le suivais toujours. Depuis, je me suis souvent demandé comment j'avais pu être aussi téméraire. Si j'avais été mieux initié et moins bouleversé, je n'aurais jamais eu cette audace. On dit que les insensés se précipitent là où les anges craignent d'entrer. C'est peut-être ainsi que les fous guérissent de leur folie.

Nous arrivâmes à la porte de la chambre d'Abdu'l-Baha. Il ne m'avait pas invité à y venir et ne s'était pas retourné une seule fois pour voir si je le suivais. Aussi était-ce avec un tremblement intérieur que je m'arrêtai sur le seuil quand il entra dans la chambre. Serait-il mécontent ? Avais-je dépassé les bornes du respect qui lui était dû ? Est-ce que je manquais d'humilité ? Mais mon coeur débordait d'humilité ... il devait bien le savoir. Ouvrant la porte toute grande, il se retourna et me fit signe d'entrer.

Je me trouvais encore une fois seul avec Abdu'l-Baha. Voilà donc le lit où il dormait, la chaise où il s'asseyait. Le pâle soleil de cette fin d'après-midi éclairait la pièce, mais je ne voyais rien. Je sentais seulement qu'il était là, et que j'étais seul avec lui. Un grand calme régnait dans la chambre. Aucun bruit ne montait de la rue ni des appartements inférieurs. Le silence devint encore plus profond quand il me regarda avec ces yeux pleins d'amour, de compréhension et d'universelle sympathie qui avaient toujours eu le pouvoir d'attendrir mon coeur. Un contentement et une joie intenses m'envahirent. Je crus sentir une petite flamme s'allumer dans ma poitrine. Et alors Abdu'l-Baha parla : il me demanda simplement si je m'intéressais à l'idée de renoncement.

Rien ne pouvait me surprendre davantage. J'avais complètement oublié cette question qui, une heure auparavant, absorbait toutes mes pensées. Peut-être que, durant cette heure où le mot de renoncement n'avait pas été prononcé, j'avais reçu à ce sujet tous les éclaircissements désirables et nécessaires ? Je ne savais comment m'exprimer pour lui répondre. Est-ce que je m'intéressais à l'idée de renoncement ? Je ne pouvais répondre oui, et je ne voulais pas répondre non. Je demeurais debout devant lui, en silence, tandis que son être tout entier semblait m'envelopper dans une étreinte. Alors il passa son bras autour de mes épaules et me reconduisit jusqu'à la porte. En le quittant, je me croyais transporté au ciel. Il me semblait avoir été admis, momentanément du moins, dans les rangs des martyrs, et c'était, en vérité, une bien noble compagnie.

Durant les longues années de renoncement qui suivirent, j'évoquai souvent par la pensée ce qui s'était passé là : cette promenade avec Abdu'l-Baha, ma déception, sa retentissante déclaration :

"Ce jour verra s'accomplir de très grandes choses", ces longs escaliers où je l'avais suivi sans même savoir s'il le désirait ou non, et enfin cette question toute imprégnée d'un amour sublime : "est-ce que l'idée du renoncement vous intéresse ?". Et ces souvenirs ont été pour moi un réconfort et un défi stimulants. En vérité, l'idée de renoncement m'intéressait au plus haut degré, et depuis lors, cet intérêt n'a jamais faibli. Mais je n'aurais jamais imaginé que le renoncement pût être quelque chose d'aussi glorieux.



4) L'attrait de la perfection, les jeunes de la mission bowery, une rose noire et un bonbon noir

"Et enfin, la personnalité vibrante et magnétique d'Abdu'l-Baha apparaît sur un plan qui lui est propre, et appartient à une catégorie entièrement différente de celle des deux figures qui l'ont précédé (le Bab et Baha'u'llah). A un degré qu'aucun homme, même du rang le plus élevé, ne peut espérer atteindre, Abdu'l-Baha reflète la gloire et la puissance, attributs de ceux-là seuls qui sont les manifestations de Dieu".
("La Dispensation de Baha'u'llah", Shoghi Effendi)

Un jour qu'Abdu'l-Baha s'entretenait avec quelques amis parmi les plus intimes, j'étais assis près de lui, sur un petit canapé. Pendant qu'il parlait et répondait aux questions, sa main tenait presque constamment la mienne ou reposait légèrement sur mon genou et, par ce merveilleux contact, il me communiquait le courant de sa force, comme un flot ininterrompu. Plus tard, à certains moments où je me sentais particulièrement lucide, le souvenir de cette expérience m'a inspiré des réflexions difficiles à formuler. "Les mots ne peuvent pénétrer dans cette enceinte". Que veut dire Abdu'l-Baha quand il déclare qu' "il y a dans cette cause un pouvoir qui dépasse de beaucoup l'entendement des hommes et des anges" ? Comment faut-il traduire cette pensée dans des termes qui s'appliquent à notre vie quotidienne ? Abdu'l-Baha veut dire par là que le monde de la réalité dispose d'une force que notre monde n'a jamais connue.

Quand l'humanité, au lieu d'en faire un usage égoïste, comprendra qu'elle peut devenir elle-même le canal de cette force qui existe et a toujours existé, alors, en vérité, "notre monde deviendra un jardin et un paradis". J'avais certainement senti cette force transcendante qu'Abdu'l-Baha me communiquait. M. Mountfort Mills m'a dit avoir éprouvé la même impression un jour qu'il était assis à côté du Maître en automobile. "C'était, m'a-t-il dit, comme si j'avais reçu une charge d'électricité divine."

Je ne fais mention de ceci que pour illustrer par un autre exemple, l'effet que produisait sur moi la présence d'Abdu'l-Baha. Je ne pouvais me trouver près de lui sans être soulevé par les flots d'une irrésistible émotion qui se traduisait souvent par des larmes. J'y fis allusion un jour, en m'excusant auprès de lui de cette faiblesse puérile. "De telles larmes, dit-il, sont les perles du coeur".

Quand on contemple un beau tableau, un splendide coucher de soleil, ou des pêchers en fleurs dans un verger, il arrive fréquemment que cette joie des yeux éveille des émotions intenses. Et de même quand on est transporté par le génie d'un Beethoven, d'un Bach ou d'un Mendelssohn. Pour peu que les yeux ou les oreilles sachent discerner les subtiles harmonies de couleur, de composition ou de son, la beauté transcendante fait vibrer les fibres profondes de l'être. Combien ceci est plus vrai encore quand les sens et le coeur sont comblés par le reflet de la perfection humaine.

Abdu'l-Baha personnifiait pour moi l'idéal auquel j'avais aspiré toute ma vie - une perfection dans les paroles et dans les actes - une beauté indescriptible, une harmonie qui se répandait au fond de moi-même comme une symphonie grandiose, une puissance sereine dont le Moïse de Michel Ange et le Penseur de Rodin donnent un peu l'impression. Mais Abdu'l-Baha me donnait plus qu'une impression. Il satisfaisait entièrement toutes les aspirations de mon âme altérée.

On m'a raconté qu'en Orient, des croyants admis pour la première fois en sa présence avaient été submergés par les vagues d'une telle émotion qu'ils semblaient littéralement se dissoudre dans les larmes. Je n'en suis pas surpris. Auprès de lui, je prenais conscience de cette simplicité qui se transformait en puissance, de cette humilité qui couronnait son front comme un diadème royal, de cette inaltérable pureté et, surtout, de l'Esprit de Vérité incarné dans le temple d'un coeur humain. Le seul fait de me trouver près de lui comblait mon âme de joie.

Mais, en même temps, le désespoir que je nourrissais au fond du coeur était peut-être aussi une des causes de mon émotion. Car je sentais que la seule contemplation d'une telle perfection ne pouvait me suffire. Une voix intérieure me criait sans cesse :

"Tu ne dois prendre aucun repos avant d'avoir revêtu les attributs de Dieu". Tout ce que disait Abdu'l-Baha me rappelait ces paroles de Jésus : "Soyez parfaits comme votre Père, au ciel, est parfait". Ces mots n'avaient été pour moi, jusque-là, que lettre morte. Je commençais à espérer qu'ils signifiaient exactement ce qu'ils disaient. Et cet espoir devint une certitude quand je lus dans la tablette de Baha'u'llah adressée au pape, ces merveilleuses paroles si souvent relues depuis :

"Si vous croyez en moi, vous verrez se réaliser les promesses qui vous ont été faites et je ferai de vous les amis de mon âme dans le royaume de ma grandeur, et les compagnons de ma Perfection dans l'empire de ma Toute-Puissance pour l'éternité."

Pénétré de ces pensées sublimes, je demandai un jour à Abdu'l-Baha : "Perdu dans la foule des hommes faibles et égoïstes, comment puis-je espérer jamais atteindre un but aussi élevé et aussi grandiose ?". Il répondit : "cela doit se faire peu à peu, petit à petit". Je songeai en moi : "J'ai toute l'éternité devant moi pour accomplir ce voyage vers Dieu. Ce qu'il faut, c'est arriver à se mettre en route".

Un dimanche après-midi, vers la fin d'avril, je me trouvais de nouveau dans cette maison où j'avais vécu tant d'heures merveilleuses. Presque chaque dimanche, après avoir célébré le culte et déjeuné rapidement, j'avais pris l'habitude de partir pour New-York et de passer la fin de l'après-midi et la soirée chez les Kinney. J'avais quelquefois l'occasion de m'entretenir avec Abdu'l-Baha, mais le plus souvent, j'en étais réduit à l'apercevoir ou à l'entendre causer avec un petit groupe d'amis. Mais ce dimanche-là en particulier devait être marqué d'une croix blanche. Je me trouvais seul à l'une des fenêtres donnant sur la rue quand, à mon grand étonnement, je vis une troupe de jeunes garçons monter le perron en courant. Ils pouvaient être vingt ou trente et n'appartenaient sûrement pas à la classe cultivée. Ils me firent l'effet d'une bande de gamins bruyants, assez mal vêtus, mais cependant propres et astiqués comme pour une grande occasion. Ils gravissaient les marches en faisant claquer leurs chaussures et en parlant fort et j'entendis qu'on les introduisait dans la maison et qu'on les faisait monter.

Apercevant Mme Kinney, je lui demandai ce que cela signifiait. "Oh ! , s'écria-t-elle, c'est la chose du monde la plus étonnante. Je les avais bien invités pour aujourd'hui mais, au fond, je ne croyais pas qu'ils viendraient".

Elle m'apprit qu'Abdu'l-Baha s'était rendu quelques jours auparavant à la Mission Bowery pour y parler devant plusieurs centaines de miséreux de New-York. De nombreux amis persans et américains l'accompagnaient comme d'habitude. Ce cortège d'Orientaux aux étranges coiffures et aux robes flottantes fit sensation en traversant les quartiers de l'Est. Une bande de gamins se mit à les suivre, et leur intérêt se manifesta un peu bruyamment. "Autant que je puis m'en souvenir, les plus audacieux allèrent même jusqu'aux injures et lancèrent des bouts de bois. Je ne pouvais supporter, dit mon hôtesse, de voir traiter Abdu'l-Baha de la sorte. Je demeurai donc un peu en arrière, afin de parler à ces gamins. En quelques mots, je leur dis qui il était : un très saint homme qui, par amour de la vérité et pour l'humanité, avait passé de longues années en exil et en prison, et qui maintenant se rendait à la Mission Bowery pour y parler aux pauvres gens. "Est-ce que nous pouvons y aller aussi ?" me demanda un des gamins qui paraissait être le chef de la bande. "Je ne crois pas que ce soit possible, lui dis-je, mais si vous venez chez moi dimanche prochain, je m'arrangerai pour que vous le voyiez. Et je leur donnai mon adresse. Et maintenant les voilà ici !" Nous les suivîmes jusqu'à la chambre d'Abdu'l-Baha et j'arrivai juste à temps pour voir les six derniers qui entraient dans la pièce.

Abdu'l-Baha se tenait à la porte et accueillait chacun des visiteurs, tantôt avec une poignée de mains, tantôt avec un bras passé autour des épaules, mais toujours en souriant et riant aux éclats comme s'il eût été un de leurs camarades. Les jeunes garçons paraissaient du reste fort à leur aise et n'éprouver aucune gêne dans ce cadre inaccoutumé. Parmi les derniers qui entrèrent se trouvait un enfant d'environ treize ans, à la peau d'un noir d'ébène. Seul de sa race dans le groupe, il craignait évidemment de ne pas être le bienvenu. Aussitôt qu'Abdu'l-Baha le vit, son visage s'éclaira d'un sourire céleste. Il leva la main en un geste d'accueil royal et s'écria d'une voix forte afin d'être entendu de tous : "Ah ! voici une rose noire !"

Un grand silence se fit dans la chambre. Le visage noir s'illumina d'une joie presque supra-terrestre. Les autres garçons le regardèrent avec de nouveaux yeux. Je crois qu'on l'avait souvent appelé de bien des noms en y ajoutant le mot noir mais jamais encore on ne l'avait qualifié de rose noire.

Cet incident significatif avait complètement modifié l'ambiance. L'atmosphère de la pièce semblait chargée maintenant de vibrations subtiles que chaque âme ressentait. Les jeunes gens, sans rien perdre de leur aisance ni de leur simplicité, étaient plus graves et concentraient plus leur attention sur Abdu'l-Baha. Je les vis à plusieurs reprises lancer des coups d'oeil furtifs vers leur camarade noir et ils avaient l'air de réfléchir. Pour les quelques amis présents dans la chambre, cette scène évoquait des visions d'un monde nouveau, où chaque créature serait considérée comme étant un enfant de Dieu et traitée comme tel. Quel changement dans New York, pensais-je, si ces garçons gardaient de cette visite un souvenir assez intense pour que, durant toute leur vie, en rencontrant des représentants des différentes races répandues dans la grande ville, ils parviennent à les considérer et à les traiter comme des fleurs de teintes diverses dans le jardin de Dieu. En libérant de ce seul préjugé l'esprit de ces quelques créatures, on procurerait certainement le bonheur a des milliers d'autres âmes et on les guérirait de leur rancoeur. Comme il est facile et simple d'être bon, mais aussi comme nous sommes difficiles à éduquer !

A l'arrivée de ses visiteurs, Abdu'l-Baha avait fait chercher des bonbons, et on lui apporta une grande boîte de chocolats de luxe assortis, pesant bien cinq livres. Quand les papiers furent enlevés, il fit le tour de la pièce et, plongeant la main dans la boîte, donna à chaque gamin une grande poignée de chocolats, en l'accompagnant d'un mot aimable et d'un sourire. Il retourna ensuite vers la table et y posa la boite qui ne contenait plus que quelques bonbons. Il choisit un chocolat de forme allongée, fourré de nougat, et d'un brun très foncé. L'ayant considéré un instant, il reporta les yeux sur le groupe des jeunes garçons qui l'observaient attentivement et dans une attitude d'expectative. Sans mot dire, il traversa la pièce, se dirigea vers le jeune nègre puis, toujours en silence, mais en lançant au petit groupe un regard perçant et plein d'humour, il approcha le bonbon de la joue noire. Quand il enlaça de son bras les épaules du jeune garçon, son visage rayonnait d'une joie qui semblait illuminer toute la pièce. Point n'était besoin de mots pour exprimer sa pensée, sans aucun doute, les garçons l'avaient comprise.

Vous voyez, semblait-il dire, il n'est pas seulement une fleur noire, mais aussi un bonbon noir. Vous mangez des chocolats noirs et vous les trouvez bons ; peut-être trouveriez-vous votre frère noir excellent aussi une fois que vous auriez goûté sa douceur.

Un silence impressionnant régna de nouveau dans la chambre. Tous les jeunes gens regardèrent encore une fois leur camarade noir avec une réelle surprise, comme s'ils ne l'avaient jamais vu auparavant, ce qui était bien le cas, en vérité. Quant au petit nègre vers lequel tous les regards étaient maintenant dirigés, il ne semblait avoir conscience que d'Abdu'l-Baha. Ses yeux étaient fixés sur le maître avec une expression d'adoration et de félicité telles que je n'en avais encore jamais vues sur aucun visage. Pour l'instant, il était transfiguré. La réalité de son être intérieur se manifestait au dehors, et l'ange qu'il était en vérité se révélait.

Je quittai cette demeure, le coeur débordant d'une foule de pensées profondes. Qui était cet homme ? D'où lui venait ce pouvoir sur les âmes ? Il n'avait pas de prétentions à la vertu et ne prêchait pas, oh cela jamais ! Il n'insinuait d'aucune manière qu'il eût fallu être autrement qu'on était. Pourtant il arrivait à nous révéler d'autres mondes pleins de beauté et de grandeur. Nos coeurs étaient torturés du désir de les atteindre, et nous prenions en dégoût cette routine de la vie à laquelle nous étions enchaînés. Je ne savais pas au juste ce qu'il fallait penser de tout cela, mais ce que je savais alors, déjà, c'est que je l'aimais, lui, d'un amour dépassant tous mes rêves. Je n'avais pas la foi de ceux qui m'entouraient.

Je ne songeais même pas à approfondir le sens de leurs fréquentes allusions à son rang. Je ne m'intéressais pas le moins du monde à cette question. Mais ce que je croyais fermement, c'est qu'il détenait un secret de la vie, et ce secret, j'étais prêt à donner ma propre existence pour le découvrir.

Je passai cette nuit-là en prières avec l'impression que, jusqu'alors, je n'avais jamais vraiment prié. Je n'ai aucun penchant pour les choses dites occultes ou mystiques, mais cette fois-là, pendant que je priais, il y avait sûrement des présences dans la chambre. J'entendais certains bruissements et chuchotements. Un monde nouveau et merveilleux s'ouvrit devant moi cette nuit-là.



5) la feuille portée par le souffle de la volonté divine, ma paillasse est mon trône, dédicace pour "Les Sept Vallées", la puissance de la parole de Dieu

"La parole de Dieu est le fondement de tout bien, de toute puissance, et de toute sagesse. Quand l'homme est associé à ce pouvoir transcendant émanant de la parole de Dieu, l'arbre de son existence s'implante si profondément dans le sol de la certitude, qu'il peut résister en se jouant des ouragans du scepticisme qui tentent de le déraciner : car cette association d'une partie avec le tout lui donne les qualités du tout, et par cette union, le particulier est intégré à l'universel".
'Abdu'l-Bahá.

C'est aux battements de notre coeur que nous devrions compter les heures. Quand je pense que tout ce que j'ai raconté jusqu'ici s'est passé pendant les trois premières semaines qui ont suivi ma rencontre avec 'Abdu'l-Bahá, cela me paraît incroyable. Durant ces quelques jours, la vie avait pris pour moi une toute autre signification. Je me sentais comme un Christophe Colomb du monde spirituel, navigant sur des océans divins encore inexplorés. J'avais découvert des terres nouvelles, et j'osai à peine y mettre le pied. J'avais entrevu des sommets et des profondeurs de vie intérieure encore insoupçonnés. En vérité plusieurs fois, j'avais "réduit l'éternité à la mesure d'une heure ou allongé une heure à la durée de l'éternité".

Un jour de cette année mémorable, vers le début de mai, je demandai à 'Abdu'l-Bahá s'il pouvait venir parler aux fidèles de l'Eglise de la Fraternité. Il réfléchit un instant, puis répondit en souriant : "Si c'est la volonté de Dieu". Cette manière de répondre à une requête me parut étrange. Et cette pensée me vint à l'esprit : "Dans notre monde moderne, pourrait-on conclure beaucoup d'engagements avec des orateurs publics si les deux parties, avant de les ratifier, se référaient à la volonté de Dieu" ?Comment, dans une telle incertitude, pouvais je prendre les dispositions nécessaires pour organiser cette conférence ? Comment savoir si c'était oui ou non la volonté de Dieu ? 'Abdu'l-Bahá remarqua mon embarras et me laissa courtoisement la parole. "J'aurais besoin, balbutiai-je, de connaître la date de la conférence quelques jours auparavant, afin de pouvoir l'annoncer au public".

"Combien de temps à l'avance ?" demanda-t-il.

"Huit ou dix jours seraient suffisants, je crois".

Il me pria de renouveler ma requête à ce moment-là. La semaine suivante, je lui proposai donc le dimanche soir 19 mai. Il accepta, et ce fut une affaire convenue.

Cet incident me fournit nouvelle matière à réflexion. Je crus deviner la source où le Maître puisait sa force et sa sérénité. Il n'était jamais nerveux ni pressé, jamais embarrassé pour parler ni agir. Il n'employait guère la première personne du singulier. Dans ces conférences publiques, je l'ai entendu parler d''Abdu'l-Bahá comme d'une personne entièrement distincte de l'orateur. Un jour, il a fait remarquer à un petit groupe d'amis de New-York que, dans l'avenir, on arriverait à considérer comme une profanation toute allusion au moi, tout emploi des mots "je", "moi", "mon". L'expression : "c'est la volonté de Dieu" revenait sans cesse sur ses lèvres. Si l'on demandait à une feuille d'automne qui s'envole dans le vent : "où vas-tu ?", ne répondrait-elle pas si elle pouvait parler : "Je ne sais, et je ne m'en soucie pas. Je vais où le souffle de Dieu m'emporte" ? 'Abdu'l-Bahá était en vérité comme une feuille emportée par le souffle de la volonté Divine. C'était, incontestablement, une des raisons de cette atmosphère de majesté qui l'enveloppait constamment, comme l'ont remarqué toutes les personnes admises en sa présence. Il est naturel de ressembler à un roi, quand c'est le Roi des rois qui vous inspire et qui vous guide. Le Maître avait toujours les gestes, l'attitude et la démarche d'un roi

Je me souviens d'une remarque de M. Mills, cet ami dont l'influence et le tact avaient beaucoup contribué à accroître mon intérêt pour la doctrine bahá'íe. C'est à lui que je devais ma première rencontre avec 'Abdu'l-Bahá. "Je ne connais que deux hommes, avait-il observé, dont on puisse dire en toute vérité : il marche comme un roi. L'un est Edouard VII et l'autre 'Abdu'l-Bahá". Mais le premier avait été élevé dès l'enfance dans l'idée que des millions de sujets lui devaient déférence et obéissance (sentiments de loyauté que ces sujets reportent maintenant sur son petit-fils) tandis que le second avait été, depuis l'âge de sept ans, à la glorieuse école du martyre. Pour lui, point de palais ni de couche moelleuse. Il avait subi le sort des prisonniers et des exilés. Etant en prison, il avait choisi de dormir à la morgue, à même le sol, parce que c'était le seul lieu où il pût trouver la solitude pour prier. Trop souvent aussi, il avait passé la nuit enchaîné au pilori. Et pourtant, à tout moment, il eût été libre de retourner à la vie de luxe et de confort qu'il avait connu dans son enfance. Mais il eût fallu, pour cela, être infidèle à la vérité et à la gloire de Dieu dont son père (Bahá'u'lláh) était sur la terre le reflet et le sanctuaire.

"Ma natte est mon trône, dit-il, ma couronne glorieuse est ma servitude auprès de Dieu. Mon empire est mon humilité, ma soumission, ma solitude, ma supplication et ma prière instante à Dieu. Voilà le royaume que nul ne peut disputer, contester ni usurper".

Il avait vu mourir plusieurs milliers de martyrs, au nom de cette vérité pour laquelle il avait fait le sacrifice de sa vie. Des millions de vivants lui avaient rendu "des hommages que les rois pourraient envier et que les empereurs souhaiteraient en vain".

(Paroles prononcées par E.G.Brown, de l'université de Cambridge, en parlant de Bahá'u'lláh - il est le seul Européen qui l'ait rencontré).

Ce n'était pas surprenant qu'il eût la démarche d'un roi, ou plutôt, du Roi des rois.

Je crois que ce fut à propos de la visite qu'il devait faire à l'Eglise de la Fraternité qu'il me dit un jour: "J'ai remarqué que bien des ministres de la religion et des orateurs publics préparent leurs discours d'avance, les apprennent par coeur et répètent les mêmes phrases devant plusieurs auditoires différents". Il s'arrêta, me regarda avec une expression d'humour mêlée de tristesse et ajouta : "Je me demande comment, avant d'avoir regardé leurs auditeurs dans les yeux, ils peuvent être certains de dire ce que Dieu veut". Une fois de plus, quelques mots tout simples avaient eu sur moi l'effet d'un phare projeté dans les profondeurs de mon coeur. "Il n'y a pas, continua le Maître, de fonction plus haute que celle d'un ministre de Sa Sainteté Jésus-Christ, car c'est à lui qu'incombent le devoir et la joie de rapprocher Dieu du coeur et de la vie des hommes. Je prierai pour vous", ajouta-t-il.

Il m'avait souvent dit qu'il prierait pour moi, et il répétait ces mêmes mots en s'adressant à beaucoup d'autres personnes. Quel bienfait pour le continent américain que ces prières du Serviteur de Dieu, s'élevant en faveur de son peuple ! Il portait un intérêt constant aux âmes des hommes de toutes conditions, et son amour pour eux ne connaissait pas de défaillance. Je me souviens d'un certain jour : j'étais seul avec lui et l'interprète. Il avait longuement parlé de choses d'une haute portée spirituelle, tandis que moi je me taisais, assailli de mille pensées que je n'osais exprimer. Il m'encouragea à parler, à lui ouvrir mon coeur et m'assura qu'il partageait mes joies et mes peines. Je peux répéter ses paroles, mais non décrire son sourire divin, l'éclat de ses yeux profonds, la douceur infinie de ses intonations, qui en disaient bien plus que des mots.

C'est à peu près à cette époque que je demandai au Maître d'écrire quelques lignes de dédicace sur l'exemplaire des "Sept Vallées", de Bahá'u'lláh, que le traducteur m'avait donné et qui était pour moi un vrai trésor. J'ai déjà raconté précédemment l'impression profonde que la première lecture de ce petit livre m'avait faite. Depuis lors, je l'avais relu bien des fois et des phrases, des maximes, des paragraphes entiers m'étaient devenus familiers, superficiellement tout au moins, le sens profond, la subtile et mystique beauté spirituelle de ces mots, ainsi que les pensées qu'ils faisaient naître, remuaient en moi des fibres secrètes qui n'avaient encore jamais vibré. Moi aussi je subissais "la fascination de ce zéphyr de certitude que le Saba du Miséricordieux faisait souffler dans le jardin de mon âme". Moi aussi, j'avais trouvé "toutes les créatures affolées à la recherche de l'Ami", moi aussi je brûlais du désir d'atteindre le "but du Bien-Aimé", et "à chaque pas, je sentais le secours des puissances invisibles autour de moi et l'ardeur de ma recherche qui augmentait". J'avais deviné que "le coursier qui vous porte dans la Vallée de l'Amour" : c'est la souffrance, et tout en faisant cette découverte, j'avais acquis cette vague mais bienheureuse certitude : "Heureux celui dont la tête tombe dans la poussière sur le chemin de son amour".

Mais hélas ! je n'avais aucune idée du sens des mots divins qui décrivent la suite de cette aventure du voyageur sur la route qui mène du "moi vers Dieu". Qu'était, en réalité, cette expérience à laquelle on faisait une brève allusion en ces termes : "boire à la coupe de l'abstraction", ou encore "écouter avec des oreilles divines et contempler les mystères de l'Etre éternel avec une vision quasi divine", ou "pénétrer dans le lieu de retraite de l'Ami" et "devenir l'hte intime de la tente du Bien-Aimé" ? Que voulait dire cette promesse : "Il (le voyageur) saisira la main de l'Absolu, au sein de la toute-puissance, et dévoilera les mystères du pouvoir" ? Quel était ce monde divin de l'esprit que Bahá'u'lláh cherchait à dévoiler ? Un monde si vaste et si beau que notre vision et notre intelligence limitées ne peuvent pas le concevoir et que, même lui, ne pouvait trouver les mots pour nous le faire discerner clairement car, par moments, "la plume se brisait, le papier se déchirait" , et "I'encre noircissait en vain le papier".

Faut-il s'étonner que mon âme fût torturée par l'ardent désir de sonder les profondeurs de ce mystère dans la mesure où mes faibles capacités le permettraient ? Je "m'abreuvais aux flots des sept océans" mais sans parvenir à étancher la soif de mon coeur. Et je criais toujours : "Y en a-t-il encore ?".

C'est sous l'empire de telles pensées et de telles aspirations que je me tournai vers 'Abdu'l-Bahá, étant persuadé qu'il me comprendrait et ne me confondrait pas, tout au moins, avec la foule des amateurs d'autographes.

Au moment où je m'approchai, il était au milieu d'un groupe d'amis mais, se tournant vers moi avec sa simplicité et sa courtoisie habituelles, il me fit signe de parler. Je lui tendis le petit volume et, par l'entremise de l'interprète, formulai ma requête en y ajoutant quelques mots sur mon espoir d'arriver à mieux comprendre le sens caché de ce texte.

Le lendemain, il me rendit le petit livre sans dire un mot. Sur la page de garde, je trouvai quelques lignes écrites dans ces beaux caractères persans qui ressemblent à de la gravure. Il avait signé de sa main. Aucune version anglaise ne l'accompagnait.

Je cherchai en hâte l'interprète et lui demandai d'écrire la traduction sur la page opposée. "Bien volontiers", répondit-il, et il allait mettre le livre dans sa poche, sans la moindre allusion au moment où il me le rendrait. Mais ceci ne convenait pas du tout à mon âme impatiente.

"Il ne s'agit que de quelques lignes, lui fis-je remarquer, ne pourriez-vous me donner la traduction anglaise dès maintenant ?"."C'est l'affaire d'un instant !". Et ainsi fut fait. Nous trouvâmes une table à écrire dans un coin à l'écart et, quelques minutes plus tard, je rentrai en possession du précieux petit livre. Voici ce que je lus :

"O Seigneur ! Fortifie ce personnage révéré, afin qu'il atteigne le but essentiel, qu'il voyage dans ces Sept Vallées, qu'il pénètre dans la chambre silencieuse des réalités et des significations, et qu'il entre dans le royaume des mystères ! Tu es en vérité Celui qui fortifie, le Secourable, l'Infiniment Bon".

'Abdu'l-Bahá

Il avait prouvé une fois de plus combien il comprenait mes désirs les plus profonds. Aucun mot ne peut exprimer ce que fut pour moi, durant les années qui suivirent, cette prière demandant que j'atteigne le "but essentiel". Voilà bien un de ces cas où "I'encre noircit en vain le papier".

Quelques jours avant ce dimanche où 'Abdu'l-Bahá devait parler à l'Eglise de la Fraternité, j'avais pris le tramway pour me rendre à New-York, où m'appelait une affaire concernant la construction de mon église. J'avais emporté comme d'habitude un des livres de la foi bahá'íe, car cette grande cause absorbait peu à peu toutes mes pensées. Je lisais ce jour-là le volume intitulé "Les Leçons de Saint-Jean d'Acre", dans lequel 'Abdu'l-Bahá examine certains côtés essentiels de la vie spirituelle, surtout au point de vue de la tradition chrétienne. Je m'aperçus qu'une jeune femme, assise à côté de moi dans le tramway, regardait à la dérobée le livre que je lisais et semblait s'y intéresser. Par obligeance, je le rapprochai un peu d'elle et, durant le trajet d'une heure et demie jusqu'à Newark, nous lûmes ensemble ces explications si étonnamment lumineuses. Sans échanger un seul mot avec elle, je sentis qu'elle était profondément remuée. Quand je fermai le volume en arrivant à la ville, elle me dit : "Je crois que c'est le livre le plus merveilleux que j'aie jamais vu ! Pouvez-vous me dire le nom de l'auteur, je vous prie ?". Je lui parlai alors d''Abdu'l-Bahá, des longues années d'exil et de prison qu'il endura par amour pour la vérité : je lui racontai qu'il faisait actuellement un voyage en Amérique, et j'ajoutai qu'il devait parler le dimanche suivant à Jersey City, dans mon église. "J'y viendrai sûrement !" me dit-elle, et en effet, je la vis dans l'assistance et nous échangeâmes quelques mots après la réunion. Je me suis souvent demandé depuis si cette étincelle était jamais devenue une flamme.

Au point où j'en suis, il serait peut-être utile de parler de l'effet que la simple lecture de ces paroles divines a produit sur ma propre vie et sur celle de beaucoup d'autres personnes que j'ai eu le privilège d'initier à cette nouvelle révélation du Verbe éternel. Maintes fois j'ai vu les coeurs illuminés et les vies transformées par le seul fait de lire quelques passages des "Paroles Cachées" ou de la "Tablette au Pape", ou du "Livre de la Certitude", ou du "Suratu'l-Haykal" (Livres révélés par Bahá'u'lláh) ou, en somme, de n'importe lequel de ces livres, pris au hasard. En vérité, du sein de ces paroles "s'écoule la rivière de la science divine et jaillit la flamme de la sagesse suprême de l'Eternel" (Le Livre de la Certitude, Bahá'u'lláh). Durant les cinq premières années qui suivirent ma rencontre avec le Maître, je n'ai littéralement rien lu d'autre. Par deux fois, durant cette période, j'ai traversé le continent américain avec une serviette bourrée de ces livres et d'exemplaires dactylographiés des tablettes.

Je les étudiais constamment dans le train et ailleurs. Je finis par m'imprégner de ces "océans du divin Verbe". C'est à ce seul fait, et à mes constantes prières, qu'on peut attribuer mes progrès dans le sentier de la vie éternelle, quelque lents qu'ils aient été.

Mieux qu'aucun des écrits du génie humain, les significations célestes, "ces perles cachées dans les profondeurs de l'océan" de ses versets m'ont ouvert la porte de la liberté intellectuelle et spirituelle. J'ai eu maintes fois la preuve que la force émanant, de ces paroles est capable d'insuffler à la foi "une vie nouvelle".

Je me souviens qu'une personne très sincère et de grande valeur, m'a dit, durant les premiers jours où elle fut plongée dans l'océan de la révélation :

"Je défie quiconque d'étudier ces paroles ne fut-ce que pendant quinze jours, en y apportant la sincérité et le détachement de soi que donne la prière, sans arriver à la conviction que Bahá'u'lláh parle un langage surhumain".

J'ai cherché la raison de cette force et je l'ai trouvée dans un passage de Bahá'u'lláh qui l'explique lui-même. Voici ce qu'il dit dans "Le Livre de la Certitude" : le contact avec la Manifestation donne le contact avec Dieu ; après que la Manifestation aura quitté ce monde le contact sera assuré par ses disciples ou par sa "famille" et enfin, après le départ de ces derniers, le contact est seulement possible à travers les paroles inspirées que la Manifestation a laissées au monde, afin que ceux qui se tournent vers Elle soient guidés et illuminés.

J'ai sondé plus à fond ce problème en cherchant à le comprendre au point de vue pratique. Si l'on transpose cette idée dans la vie courante, que peut vouloir dire le "contact avec Dieu" ? Je me suis dit : "lire Emerson ou Browning avec sympathie et intelligence, n'est-ce pas entrer en contact avec ces grandes âmes dans leur propre sphère ? Si ce contact inspire au lecteur des pensées si hautes, si sublimes, un idéal si élevé, qu'il parvient à changer sa mentalité et à lui faire prendre de meilleures résolutions, que doit éprouver alors une âme débordante d'aspirations lorsque, par la pieuse méditation des paroles de sa Manifestation, elle entre en contact avec l'Esprit Saint de Dieu" ? Je commençais à saisir le sens divin de certaines phrases comme celles-ci : "vous devez planer au ciel de mon savoir", ou "vous enivrer de l'élixir de mes versets", ou encore "atteindre mon paradis suprême, le lieu de la révélation et de la clairvoyance devant le trne de ma grandeur".

Ce n'est pas au lecteur indifférent que le "contact" est accordé. Si l'on cherche des perles, il faut retenir son souffle et plonger, loin, bien loin dans les profondeurs des mers. Mais ceux qui se dépouillent de tous les liens terrestres et qui exécutent ce plongeon en s'oubliant eux-mêmes, en abandonnant tout hormis Lui, ceux-là découvrent un monde tellement nouveau, tellement divin que notre langage ne suffit pas à le décrire. Selon l'expression de Bahá'u'lláh, "une seule lettre de ces divines paroles surpasse en grandeur la création des cieux et de la terre, car elles ressuscitent les morts dans la vallée de l'égoïsme et du désir en leur insufflant l'esprit de la foi" (Le Livre de la Certitude, Bahá'u'lláh).



6) Réalité et essence de la fraternité, "ne pouvez-vous le servir même une fois ?", la véritable fraternité est inspirée par l'Esprit Saint, "oh ! si seulement vous aviez pu le voir !"

"Les prophètes de Dieu ont établi les principes de la fraternité humaine. La fraternité spirituelle, dont le souffle de l'Esprit Saint entretient la flamme, unit les nations et supprime les causes de conflit et de guerre . Elle transforme l'humanité en une grande famille et établit les bases de l'unité parmi les hommes. C'est pourquoi nous devons chercher la réalité fondamentale de cette fraternité céleste"
Abdu'l-Baha ("Promulgation of Universal Peace", pages 140-41)

Le 19 mai 1912, Abdu'l-Baha parla de la fraternité dans mon église de Jersey City. J'étais, à cette époque, le pasteur non rétribué de ce groupe d'hommes et de femmes qui s'étaient unis spontanément dans le but de développer le sens de la fraternité et le désir de servir. Cinq semaines seulement s'étaient écoulées depuis ma première rencontre avec le Maître, et l'anniversaire de sa naissance tombait quatre jours plus tard, le 23 mai. Ce même 23 mai était aussi le soixante-huitième anniversaire de la déclaration du jeune prophète persan, le Bab. Il avait annoncé dix-neuf ans à l'avance la venue de "celui que Dieu rendra manifeste" ! Le Bab descendait lui aussi d'une longue lignée de manifestations terrestres de l'Etre suprême, mais il disait que son nom n'était même pas digne d'être mentionné à coté de celui dont la parole divine devait diriger l'humanité durant des milliers de siècles à venir.

Quand je songe aux vingt-cinq années qui se sont écoulées depuis cette soirée, je me sens ému en imaginant ce qui aurait pu arriver si les cinq ou six cents personnes réunies là pour entendre parler Abdu'l-Baha, avaient compris en présence de qui elles se trouvaient. Il était le propre fils de Baha'u'llah, la Gloire de Dieu, dont le divin adolescent, le Bab, avait prédit la venue en sacrifiant sa vie ; ce Baha'u'llah, aux pieds duquel son fils, âgé de sept ans, s'était prosterné en adoration. Et ce fils se trouvait maintenant devant nous ! Si nous, élevés dans la tradition chrétienne, nous avions pu comprendre que celui qui nous parlait avait, depuis sa naissance, reçu l'enseignement de Baha'u'llah, qu'il avait partagé son exil et son emprisonnement, et que Baha'u'llah était celui-là même dont le Christ nous avait dit d'attendre la venue en priant et en veillant ; si nous avions pu reconnaître en lui le premier citoyen du royaume de Dieu sur la terre ; et surtout, si nous avions eu assez de foi et de courage pour tout abandonner et pour le suivre, lui, comme l'avaient fait quelques âmes sincères, deux mille ans auparavant, dans des conditions exactement analogues, je crois qu'on aurait pu en attendre de grands effets, rien que par l'influence de ces quelques auditeurs sur des milliers d'autres âmes, durant les vingt-cinq dernières années.

Mais aussi, combien nous étions aveugles et sourds ! Ne nous étonnons pas que Jésus ait pleuré sur le sort de Jérusalem. Heureux ceux qui, dans cette assemblée, (et il y en eût un certain nombre), ont eu des yeux pour discerner cette gloire et des oreilles assez exercées pour entendre la musique de cette voix divine ! Je n'ai jamais compris pourquoi l'auteur de ces lignes s'est trouvé parmi les quelques personnes capables d'apprécier cette lumière suprême et de suivre, même en trébuchant, ces pas divins. La bonté éternelle de Dieu en est la cause. Mais quelle reconnaissance j'éprouve en y songeant ! Oui, en vérité, "l'âme se trouble quand on parle de Lui, car l'esprit ne peut le concevoir ni le coeur le contenir"

("Les Paroles Cachées" , Baha'u'llah)

Ce fut un spectacle impressionnant et, pour moi, très émouvant même, quand la majestueuse figure du Maître s'avança dans la nef de l'Eglise de la Fraternité, à la tête d'un petit groupe de croyants de diverses régions du monde. En réveillant ces souvenirs du passé, j'ai conscience d'avoir bien mal saisi à cette époque la pleine signification de cette mémorable scène. Dans le cadre de la civilisation occidentale, presque deux mille ans après l'aurore de la doctrine chrétienne, nous nous trouvions ici en présence de celui qui personnifiait, par sa vie et sa parole l'essence même du message de bonne volonté envers tous les peuples, ce message que les nations appelées chrétiennes semblent avoir oublié. Beaucoup de personnes prétendent qu'il est impossible d'unir l'Orient à l'Occident. Abdu'l-Baha était la preuve vivante du contraire. Ici, celui qui avait subi le martyre pour la vérité et l'amour parlait avec amour et humilité à des âmes que leur moi absorbait et qui ne le savaient pas. Ici, nous pouvions voir une incarnation de l'Esprit de sainteté apportant de nouveau l'éternel message de fraternité. Ici, c'était de nouveau la résurrection et la vie criant aux morts de sortir de leurs tombes d'égoïsme et de luxure, et nous ne reconnaissions pas sa voix.

J'étais semblable à la plupart des autres auditeurs, et ces pensées ne m'effleuraient même pas. Cependant, ce hall n'avait encore jamais été imprégné d'une telle atmosphère de réalité spirituelle. Je l'éprouvais d'une manière intense et j'en vis l'effet sur bien des visages tournés vers moi quand, avant la causerie d'Abdu'l-Baha, je me levai pour prononcer quelques mots d'introduction. Je vois encore les yeux d'extase de Lua Getsinger qui fut, en Amérique, une des premières croyantes en la divine révélation de Baha'u'llah. Elle ne pouvait détacher ses regards d'Abdu'l-Baha et beaucoup d'autres personnes dans l'assistance étaient également pénétrées de cette atmosphère de sainteté inaccoutumée.

Abdu'l-Baha occupait la place d'honneur immédiatement derrière la chaire. Pendant que je parlais, l'interprète, assis près de lui, traduisait rapidement à demi-voix, l'essence de mes paroles. Je me tenais sur le côté de l'estrade, afin de ne pas être devant le Maître, et de pouvoir me tourner vers lui à l'occasion. Un des souvenirs les plus vifs que j'aie gardé de cette soirée est celui de son visage attentif et souriant pendant que l'interprète lui traduisait ce que je disais. Je parlai de ses quarante années d'emprisonnement dans la forteresse de Saint-Jean d'Acre, cette infecte colonie pénitentiaire de l'Empire turc, et de ses soixante années d'exil et de souffrance. "L'unique esclavage est celui de l'esprit, leur dis-je, Abdu'l-Baha en est la preuve vivante. Sa présence parmi nous ce soir est un témoignage de vraie fraternité spirituelle et d'unité". Je me rappelle m'être tourné vers lui comme pour m'excuser, quand j'ai fait remarquer à mes auditeurs que d'autres Orientaux venaient en Amérique pour exploiter le peuple au nom du mysticisme oriental, alors que le message d'Abdu'l-Baha portait l'empreinte vivante de l'amour et du sacrifice. Tandis que les autres prenaient, lui, au contraire, il donnait. Il manifestait ce que d'autres énonçaient. Et je revois plus clairement encore cette physionomie souriante et calme, ces yeux brillants, ce regard de compréhension qui répondit au mien.

Enfin, Abdu'l-Baha se leva pour parler. L'interprète demeura à ses côtés, un peu en arrière.

"Puisque cette église, dit-il, s'appelle l'Eglise de la Fraternité, je veux vous parler de la fraternité humaine"

("Promulgation of Universal Peace", pages 125-28)

Quand cette belle voix sonore s'éleva dans la salle, en accentuant le mot fraternité plus que je ne l'avais jamais encore entendu, je me sentis rempli de honte. Cet homme attribuait sûrement à ce mot une signification que je n'avais jamais comprise, moi qui avais donné son nom à l'église. A quel titre pouvais-je mettre l'accent sur ce mot ? Pour prouver ma foi dans ce principe vital, avais-je jamais fait autre chose que de parler ? Pour me poser en champion de cette idée, avais-je souffert la moindre angoisse ? Tandis que, pour cet homme, l'amour fraternel de l'humanité entière avait été le principe directeur de toute sa longue vie. Ni prison, ni chaînes, ni labeur, ni privations, ni haine, ni mépris n'avaient pu le détourner de sa tâche : donner un vivant exemple de fraternité et prouver inlassablement que c'est là un but accessible à l'humanité. Les différences de race, de couleur ou de religion n'existaient pas pour lui. Il n'aurait jamais pris parti pour ou contre une créature humaine à cause de sa richesse, de sa pauvreté, de son vice ou de sa vertu. Dans une de ses divines tablettes, il nous a dit que nous devions tous être des "serviteurs de l'humanité" , et c'est ce qu'il était à tout instant.

En écrivant, je me souviens d'une histoire que m'a contée Lua Getsinger qui, ce soir-là, était assise dans le public, juste devant moi. Alors que la cause de Baha'u'llah commençait seulement à être connue en Amérique, Mme Getsinger avait fait le pèlerinage de Saint-Jean d'Acre pour aller voir le Maître dans la prison de cette ville. Un jour qu'elle se trouvait auprès de lui, il lui demanda d'aller visiter à sa place un ami très malade et très pauvre auprès duquel il n'avait pas le temps de se rendre ce jour-là. "Apportez-lui des provisions et soignez-le comme je l'ai fait jusqu'ici", dit-il en terminant. Il lui expliqua où cet homme habitait et elle partit gaiement, très fière de la mission qu'Abdu'l-Baha lui confiait.

Elle revint peu après. "Maître, s'écria-t-elle, vous ne vous rendez sûrement pas compte de l'horrible endroit où vous m'avez envoyée ! Cet homme est dans un état ignoble, son logement est d'une saleté repoussante, et j'ai manqué m'évanouir tant cela sent mauvais chez lui ! Je me suis enfuie de peur d'attraper quelque affreuse maladie !".

Abdu'l-Baha la regarda d'un air triste et sévère :

"Si tu veux servir Dieu, dit-il, sers ton prochain, car il est fait à l'image et à la ressemblance de Dieu". Il lui ordonna de retourner chez cet homme. "Si son logis est dégoûtant, tu le nettoieras ; si ton frère est sale, tu le laveras ; s'il a faim, tu le nourriras. Ne reviens pas tant que tout cela ne sera pas fait. J'ai souvent soigné cet homme, ne peux-tu le servir une seule fois ?".

Tel était celui qui parla dans mon Eglise de la Fraternité. Il expliqua ce qui distingue la fraternité physique de la fraternité spirituelle, en indiquant que cette dernière constitue le seul lien réel et durable. "Cette divine communion, dit-il, doit son existence au souffle du Saint-Esprit. La fraternité spirituelle peut se comparer à une flamme, et l'âme des hommes à une lanterne". Et, désignant les ampoules électriques qui illuminaient la salle :

"Ces lampes sont nombreuses, mais il n'y a qu'une lumière". Il parla de l'influence exercée par Baha'u'llah sur certaines peuplades et religions de l'Orient. Il avait établi l'amitié et la paix là où régnaient l'hostilité et la guerre.

"Il avait insufflé un tel esprit dans ces contrées que différentes peuplades et tribus guerrières fusionnèrent en une seule. Prérogatives et susceptibilités, buts et désirs, s'unifièrent à tel point qu'ils se sacrifiaient les uns pour les autres et renonçaient à leur noms, à leurs biens et à leurs aises. La voilà, cette communion éternelle et spirituelle, cette divine et céleste fraternité qui peut défier la mort !"

("Promulgation of Universal Peace", pages 125-26)

Il s'agissait bien là, en effet, d'un nouveau genre de fraternité. Non pas une sorte d'association mutuelle destinée à acquérir et à conserver plus facilement les biens de ce monde, puis à en faire le partage. Mais plutôt une seconde naissance de l'homme, à la suite d'un nouveau baptême du Saint-Esprit. Les hommes, de ce fait, prenaient conscience de la parenté céleste, spirituelle et divine qui les unissait, parenté qui diffère autant des liens de la naissance, que les choeurs séraphiques des discordances de la terre.

Et quand, assis dans l'auditoire, en face du Maître, je contemplais son visage, je ne trouvais pas trop difficile de concevoir un monde transformé par l'esprit de divine fraternité. Car lui-même incarnait cet esprit. Son manteau flottant, son fez d'un blanc crémeux, ses cheveux et sa barbe d'argent, toute sa personne enfin le distinguait des Occidentaux auxquels il s'adressait. Mais son sourire qui semblait nous envelopper d'une sympathie débordante, ses regards étincelants qui scrutaient tous les coins de la salle comme pour y atteindre chaque auditeur, ses gestes si pleins à la fois d'autorité et d'humilité, sa sagesse et son humour tout exprimait (pour moi du moins) la véritable fraternité humaine. Cette fraternité-là n'accepterait jamais l'abondance, tant que le plus humble des déshérités serait privé du nécessaire, et tant que chacun n'aurait pas sa part de cette nourriture divine que l'Esprit Saint peut seul procurer. Il termina par ces mots qu'on trouvera dans le premier volume de "The Promulgation of Universal Peace" :

"Ayez confiance en la faveur divine. Ne considérez pas seulement vos propres capacités, car les dons de Dieu peuvent transformer une goutte d'eau en océan, une graine minuscule en un arbre immense. En vérité, les dons divins sont comme la mer, et nous comme les poissons de la mer. Les poissons ne doivent pas considérer ce qu'ils sont. Ils doivent contempler le vaste et merveilleux océan qui contient la subsistance nécessaire à tous. De même, les bienfaits divin .englobent toutes les créatures et l'éternel amour rayonne sur tous également".

("Promulgation of Universal Peace", page 127)

Cette conférence fut une des plus courtes qu'Abdu'l-Baha fit en public. Comme on le rapporte dans "The Promulgation of Universal Peace", la dernière partie fut une réponse à une question posée par un des auditeurs, ce qui ne se faisait pas en général.

J'avais demandé au Maître de parler plus longuement que de coutume, ayant cette idée, universellement répandue, que la valeur d'un discours est en raison directe de sa durée.

Si, au contraire, il parla brièvement, ce fut, à n'en pas douter, pour essayer de me démontrer que quelques mots, inspirés du Saint-Esprit et illuminés de sagesse, ont un pouvoir infiniment plus grand que des volumes de sermons écrits par les hommes.

Le fait d'avoir osé lui adresser cette requête prouve une fois de plus combien j'étais loin de reconnaître la véritable qualité d'Abdu'l-Baha et même de comprendre la vraie réalité spirituelle. Maintenant encore, j'en ai seulement une vague idée, et je crois que la plupart de mes frères partagent avec moi cette insondable ignorance. Comparé aux merveilles et aux splendeurs de l'univers spirituel, notre univers physique ressemble, a dit Baha'u'llah, à "la pupille de l'oeil d'une fourmi morte". Et c'est à cet homme, pour lequel l'univers spirituel était comme un livre ouvert, que j'avais osé demander d'adapter la durée de sa causerie à mes propres désirs. En quinze minutes, il avait exprimé plus d'amour, il avait dit plus et mis mieux en lumière ce qu'était la vraie fraternité, cette céleste et divine fraternité qui peut transformer le monde en un paradis.

Nous sommes vraiment aveugles et sourds ! Et de quel terrible prix le monde doit-il payer son incapacité à discerner "cette lumière qui éclaire tout homme à sa naissance" !

Le 24 mai, cinq jours après cette conférence, Abdu'l-Baha parla à Boston devant les pasteurs de l'Association Unitaire réunis à l'assemblée annuelle du mois de mai. Les représentants de la foi unitaire en Amérique étaient présents, et ce groupe intellectuel est, dans notre pays, celui dont les idées religieuses sont les plus avancées. Cependant, Abdu'l-Baha parla pour des sourds. Plusieurs personnes me dirent, après la réunion : "C'est un vieux monsieur très intéressant, mais il ne nous a rien appris de nouveau". Il en était ainsi de la plupart des auditeurs auxquels il s'adressait. En vérité, "nous avions des oreilles et nous n'entendions point". Je conseille au lecteur de prendre connaissance de ce discours, comme je viens de le faire moi-même, en consultant le premier volume de "The Promulgation of Universal Peace", page 138, et il jugera par lui-même si quelque chose de "nouveau" est exprimé dans ces pages.

"Les prophètes de Dieu ont révélé et fondé la religion", a dit Abdu'l-Baha. Ceci pourrait ne pas être du nouveau si l'on entendait par là que cette doctrine n'avait jamais été formulée. Mais c'était essentiellement du nouveau pour ce public de Boston qui avait rejeté à l'unanimité et presque avec enthousiasme toute croyance en une religion révélée. Car l'orateur était positivement en chair et en os, le fils du dernier de ces divins prophètes, de Baha'u'llah qui avait vécu, prêché, souffert, et qui était mort en un temps où plusieurs des auditeurs présents étaient déjà vivants. Tout le discours d'Abdu'l-Baha tendait à souligner ce fait : l'arbre de la religion vieillit et se flétrit comme tous les arbres, et si, avec la semence de l'ancien, on n'en plantait pas un nouveau, la vraie religion disparaîtrait de la terre. L'assistance était composée d'hommes et de femmes qui avaient consacré leur vie à essayer de ranimer cet arbre desséché et presque mort. Seulement, au lieu de l'arroser avec "l'eau de la certitude" qui coule uniquement des lèvres mêmes du divin révélateur ils avaient eu recours à des systèmes théologiques et à des théories humaines qu'ils étaient obligés de rejeter à peine les avaient-ils adoptés, comme leur propre expérience aurait dû le leur apprendre. Ils osaient dire : "Rien de nouveau" ! S'ils avaient su que ce message devait révolutionner le monde de la pensée et de l'action, qu'il devait éveiller dans l'humanité une passion nouvelle pour l'unité et la fraternité, qu'il allait devenir le principe animateur de tous les efforts pour abolir la guerre, la pauvreté, la maladie et le crime ; s'ils avaient su que le coeur des hommes palpiterait d'une vie nouvelle sous le souffle du Saint-Esprit, que toute l'existence humaine acquerrait un pouvoir nouveau et une autre signification, alors, en vérité, les auditeurs d'Abdu'l-Baha auraient transcrit ses paroles divines "avec une plume de diamant, sur une page d'or".

Quant à moi, la causerie d'Abdu'l-Baha à l'Eglise de la Fraternité et son discours au congrès unitaire de Boston marquèrent une nouvelle étape dans mon voyage spirituel vers Dieu. J'avais déjà entendu plusieurs de ses allocutions en public, mais sans être jamais assez près de lui, pour pouvoir observer son attitude. Car ce n'étaient pas seulement ses paroles ni même ses intonations et sa voix qui m'impressionnaient maintenant à tel point. Il y avait dans ses yeux une flamme vivante qui semblait allumer l'étincelle couvant dans mon âme. Je me ferai peut-être mieux comprendre en racontant l'anecdote suivante.

J'ai déjà parlé à différentes reprises de cette maison amie où, à New-York, le Maître passait une grande partie de son temps. Une certaine dame qui n'était pas une croyante déclarée et ne l'est jamais devenue, assistait un jour à l'une de ces réunions. Douée d'un coeur sincère, elle aimait le Christ et s'efforçait de suivre ses divins enseignements. Les grands appartements étaient pleins d'amis et de personnes attirées par le charme d'Abdu'l-Baha. Un passage libre avait été ménagé dans toute la longueur des deux salons, et le Maître, tout en parlant, allait et venait d'un bout à l'autre, tandis que, près de moi, l'interprète traduisait couramment ses paroles au fur et à mesure. Cette dame était en extase. Quand Abdu'l-Baha se dirigea de notre côté, elle ne put maîtriser son émotion. Il avançait avec cette grâce et cette allure majestueuse qu'on ne peut décrire, ses yeux brillaient d'une flamme intérieure, illuminant tous les traits de son visage et, comme s'il avait voulu nous communiquer l'inspiration, il levait les mains, de ce geste ascendant et rythmique que je n'ai vu chez aucun autre orateur.

Quelques mois plus tard, comme je causais avec une amie intime de cette dame, elle me demanda des nouvelles d'Abdu'l-Baha qu'elle n'avait jamais vu.

"Ce doit être un homme bien extraordinaire, d'après ce que Mme X m'en a dit", remarqua-t-elle en nommant la dame en question. "Elle a essayé de me le décrire, mais les larmes l'empêchaient de parler". "Voyons, chère Madame, lui ai -je demandé, qu'y avait-il de si merveilleux chez cet homme ?". "Oh ! si vous aviez seulement pu le voir ! Si vous aviez seulement pu le voir !". C'est tout ce qu'elle a pu répondre.

Il suffisait en effet de l'avoir vu, à condition que l'étincelle allumée dans l'âme devint ensuite une flamme alimentée par la méditation et la prière désintéressée. Je ne serai jamais assez reconnaissant d'avoir été embrasé par cette flamme. C'est à cette époque, environ sept semaines après ma première rencontre avec Abdu'l-Baha, que je commençai à réciter intérieurement ce petit hymne :

"Si chaque goutte de mon sang renfermait un million de langues, et que chacune de ces langues chantât des louanges durant l'éternité, ce ne serait pas encore suffisant !".



7) Le mariage dans l'ordre mondial de Baha'u'llah, le mariage, lien éternel, nécessité de réviser les lois du divorce, les lois de Baha'u'llah, quatre genres différents d'amour, les enfants de l'ère nouvelle

"Il est donc évident que dans le monde humain, l'amour est roi et souverain tout puissant. Si l'amour disparaissait, si la force d'attraction entre les êtres s'affaiblissait, s'il n'y avait plus d'affinités entre les coeurs, le phénomène de la vie humaine disparaîtrait.".
Abdu'l-Baha ("Promulgation of Universal Peace", page 250)


En étudiant la manière dont l'institution du mariage s'est développée, il est intéressant de noter que, depuis la promiscuité des temps préhistoriques jusqu'à la monogamie plus ou moins établie actuellement dans presque tous les pays civilisés, les progrès accomplis ont suivi la courbe exacte du développement moral et spirituel de la race. De plus, ce développement a coïncidé avec l'apparition et les enseignements des grands prophètes et messagers de Dieu.

On sait peu de chose sur les coutumes et relations matrimoniales des différents peuples antérieurement à la venue de Moïse, Bouddha, Jésus et Muhammad. Mais il semble bien qu'il y avait eu avant eux plus de relâchement et d'immoralité dans les moeurs.

On peut donc s'attendre à ce que la révélation de Baha'u'llah, mise en pratique par Abdu'l-Baha, établisse des lois à ce sujet et prescrive des règlements basés sur les principes éternels de spiritualité et adaptés aux besoins d'une civilisation mondiale plus avancée qu'aucune autre connue jusqu'à ce jour.

Car les préceptes de Baha'u'llah ont essentiellement trait à la réalité de l'homme et à sa position en tant que créature immortelle et éternelle dans un univers infini, régi et dirigé par des lois immuables ayant pour base la justice et la vérité.

Le mariage est donc, sous le régime baha'i, un lien éternel. Un seul mariage compte réellement et cette union se perpétue dans tous les mondes de Dieu.

Par conséquent, une législation entièrement nouvelle est nécessaire pour régler non seulement le mariage, mais aussi le divorce. Car l'homme, n'ayant pas encore atteint l'âge de la maturité et subissant encore l'influence du désir et des passions, fait de nombreuses erreurs en choisissant sa compagne, et ces erreurs doivent être rectifiées aussi vite et aussi simplement que possible.

Quand deux êtres vivent ensemble dans la contrainte d'une intimité où l'harmonie, la coopération, le bonheur, le véritable et éternel amour sont devenus impossibles, c'est un défi à une loi fondamentale de la révélation baha'ie, la loi d'unité. Dans ce cas, il est non seulement admissible mais urgent que les liens d'une aussi fausse union soient rompus. Le recours au divorce deviendra du reste chose extrêmement rare quand la race aura subi plus fortement l'influence de tous les préceptes divins. Lorsque l'homme aura compris la joie suprême de la véritable union physique et spirituelle, il ne se contentera plus d'un mariage médiocre. En outre, les lois formulées par Baha'u'llah sont une telle sauvegarde, et Abdu'l-Baha les a si bien expliquées que l'opinion publique en imposera graduellement l'observance à mesure que l'expérience aura prouvé leur efficacité à procurer le bonheur aux hommes et à le perpétuer.

En 1912, quand Abdu'l-Baha séjournait en Amérique, il saisit maintes occasions pour insister sur le caractère sacré des liens du mariage et pour indiquer par des exemples et des préceptes quelle doit être à cet égard l'attitude observée par les baha'is.

La plus notable de ces occasions fut la cérémonie de mariage du 17 juillet 1912 où Harlan Ober et Grace Robarts furent unis par Abdu'l-Baha en personne, et selon la loi de Baha'u'llah.

Abdu'l-Baha me demanda de lui prêter mon concours pour accomplir les rites nécessaires au point de vue légal "afin que la loi du pays fût observée".

Ce n'est pas chose facile de raconter cette scène à ceux qui persistent à concevoir notre monde et ses affaires comme une entité complète et non comme le prélude d'une vie plus haute et plus libre, car l'idée dominante était celle d'éternité et nous étions baignés dans une atmosphère de libération et de sérénité.

J'embrassais du regard ce salon magnifiquement meublé qui évoquait toutes les plus belles choses de notre culture moderne et qui, en même temps, renfermait dans ses murs des représentants de Paris, Berlin et Londres, de Téhéran et Qom (Perse), Bombay (Inde), Bakou (Russie) et Haïfa (Palestine), un nombre respectable de représentants de la race noire et environ un centaine de mes propres concitoyens. Un tel spectacle me donna la conviction que je participais à un événement faisant époque dans l'histoire des hommes. Car ici se trouvaient réunis, dans toute leur diversité, des représentants du monde entier, occupant tous les degrés de l'échelle sociale, tant au point de vue des biens matériels que de la culture intellectuelle et spirituelle.

Ici, en vérité, l'Orient était réuni à l'Occident pour assister à la préfiguration, à la réalisation symbolique et annonciatrice d'un élément fondamental du futur ordre social qui, selon le plan mondial de Baha'u'llah, constituerait le royaume de Dieu sur la terre.

La figure du Maître, revêtu de sa robe blanche, dominait la scène. Depuis l'âge de sept ans, on lui donnait ce titre de Maître, selon le voeu que Baha'u'llah lui-même avait exprimé. Son droit à ce titre n'était basé sur aucune prétention personnelle à l'autorité ou à la supériorité. Ses manières étaient toujours pleines d'humilité et de gracieuse déférence. Cependant, dans toutes les maisons où il entrait, il était l'hôte ; c'était lui le centre de toutes les réunions ; on le prenait pour arbitre dans toutes les discussions, et il apportait la solution de tous les problèmes.

Ceci n'était l'effet ni de son désir ni de sa volonté. Bien au contraire. "Abdu'l-Baha est un serviteur". Telle fut sa réponse calme et décisive quand on lui demanda d'accepter la présidence d'honneur de l'assemblée baha'ie de New-York (une des premières parmi les soixante-douze "maisons de justice" en Amérique, destinées à devenir ultérieurement des unités du gouvernement national selon le plan de Baha'u'llah).

Néanmoins, on ne pouvait demeurer plus d'un instant en sa présence, sans remarquer que chez lui chacun de ses actes, gestes, paroles et intonations étaient empreints d'une telle sagesse, d'une si courageuse et tranquille certitude en même temps que d'une si humble courtoisie envers son interlocuteur, que la vérité décisive s'imposait a tous ceux qui le voyaient et l'écoutaient. Comme Abdu'l-Baha l'a dit à propos de Baha'u'llah affrontant ses détracteurs et ses adversaires : "Comment l'obscurité peut-elle persister en présence de la lumière ? Une mouche attaquer un aigle ? L'ombre défier le soleil ?". Ainsi donc, dans cette assemblée de gens qui croyaient à une ère nouvelle dans l'évolution de la conscience humaine, à une nouvelle époque où cette conscience s'imprégnerait d'éléments divins, nous le regardions comme le Maître de notre destinée, comme le guide unique qui, dans ces temps de superstitions anciennes et de folies modernes, nous conduirait hors du labyrinthe humain, dans la glorieuse liberté des enfants de Dieu.

J'étais assis tout près de lui et, naturellement, je concentrais toutes mes facultés, mes yeux, mes oreilles, mon esprit et mon coeur sur cette rayonnante personnalité. Et beaucoup d'autres faisaient comme moi. Lui seul était digne d'attention, lui seul satisfaisait toutes nos aspirations.

Après la cérémonie, très simple, du mariage et le retour des mariés à leur place, Abdu'l-Baha se leva. Son aba (manteau) d'un blanc crémeux, tombait en plis gracieux jusqu'à ses pieds. Il portait un tarbouch ou fez de même couleur, posé sur ses longs cheveux blancs qui descendaient jusqu'à ses épaules. Mais ses yeux, surtout, nous impressionnaient. Ils étaient bleus et changeaient sans cesse d'expression selon son humeur. Tantôt empreints de douceur, de charme ou d'autorité, tantôt étincelants d'une flamme intérieure, tantôt calmes et sereins comme s'ils contemplaient de glorieuses et lointaines images.

Au-dessus de ces grands yeux profonds, son front bombé semblait sculpté dans l'ivoire. Sa barbe, d'une coupe nette et d'un blanc de neige, descendait jusqu'à sa poitrine, mais autour de sa bouche, aucun poil n'ombrageait les lèvres mobiles.

Selon son habitude, il parlait par l'entremise d'un interprète. Non pas tant qu'il fût incapable de s'exprimer en anglais, mais parce qu'il fallait prendre des précautions pour éviter les interprétations erronées. Chaque mot qu'il prononça durant son séjour en Amérique, fut transcrit tout de suite en langue persane par un secrétaire persan ainsi que par un sténographe américain selon la traduction de l'interprète afin que, dans les temps futurs, quand les millions de discours et d'écrits de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha seront traduits et rédigés en code, aucun doute ne puisse s'élever sur l'authenticité de leurs paroles et sur leur double transcription.

Il parcourut la pièce d'un regard à la fois enveloppant et détaché, leva les mains, paumes en dehors, à la hauteur de sa taille, ferma les yeux et psalmodia une prière pour ces deux âmes que nous venions d'unir, lui et moi.

Lui, ce matin-là, les avait unies selon les lois du nouvel ordre mondial au sein duquel l'esprit humain doit apprendre à évoluer harmonieusement dans le cadre des choses éphémères qui l'environnent. Moi, je les avais unies, ce soir, en ma qualité de représentant d'un régime à son déclin, dont les pratiques les plus sacrées sont influencées par des superstitions anciennes et des pierres de touche périmées, mais qu'il faut respecter cependant, pour suivre la coutume "afin de ne porter offense à personne".

Le souvenir le plus intense que j'aie gardé de cette soirée est cette prière chantée par Abdu'l-Baha, d'une voix aux accents incomparables. Quoique l'expression "une douceur de miel" soit inadéquate, ce serait le terme le plus proche pour en décrire le charme. Bien qu'Abdu'l-Baha employât la langue persane, qui m'était évidemment inconnue, j'avais néanmoins l'impression de comprendre, à tel point que la traduction de l'interprète me produisait une sorte de choc. Est-il besoin de traduire le langage qui s'adresse à l'esprit ? Et brusquement, comme dans un éclair, je compris ce qui s'était passé au jour lointain de la Pentecôte où chaque auditeur entendait les paroles des disciples dans sa propre langue.

L'histoire suivante fournit encore un autre exemple de ce phénomène spirituel. Pendant le séjour d'Abdu'l-Baha à San-Francisco, un mineur illettré fit un long voyage à pied pour venir le voir. Cet homme sans culture avait cependant de grandes aptitudes spirituelles. Il entendit parler Abdu'l-Baha dans une réunion et sembla subjugué par les paroles rythmées et mélodieuses qui tombaient de ses lèvres. Quand l'interprète reprit la phrase en anglais, le mineur sursauta comme s'il s'éveillait brusquement et il murmura : "Pourquoi est-ce que cet homme l'interrompt ?" Alors Abdu'l-Baha reprit la parole, et de nouveau, le visiteur parut l'écouter avec une attention absorbante. Mais à la première pause, I'interprète se remit à traduire. Le mineur ne put contenir son indignation : "Pourquoi permet-on à cet homme d'interrompre ? On devrait le mettre à la porte" ! Un de ses voisins lui expliqua que c'était l'interprète officiel et qu'il traduisait du persan en anglais. "Parlait-il donc en persan ?, demanda naïvement le mineur, tout le monde pouvait comprendre ce qu'il disait".

Quant à moi, mon coeur était beaucoup plus touché par cette voix chantante et ces phrases musicales que par la traduction de cette prière de mariage, pourtant admirable :

"Gloire à Toi, ô mon Dieu ! En vérité, ton serviteur et ta servante que voici se sont placés sous l'ombre de ta miséricorde et ils se sont unis par ta faveur et à ta générosité. O Seigneur ! Assiste-les en ce monde qui T'appartient et en ton royaume, et par ta générosité et ta grâce, réserve-leur tous les biens...

Permets-leur de devenir, jusqu'à la fin des temps, des symboles d'harmonie et d'unité. En vérité Tu es l'Omnipotent, l'Omniprésent et le Tout-Puissant !".

Comme je l'ai dit plus haut, dans le nouvel ordre social de Baha'u'llah, le mariage est basé sur une conception plus noble de la destinée humaine qu'il ne l'a jamais été auparavant, et voici pourquoi : durant les mille neuf cents années de doctrine chrétienne, les aptitudes spirituelles de la race se sont développées, de sorte que l'homme est arrivé à comprendre jusqu'à un certain point la place qu'il occupe dans l'univers. Les apparitions des manifestations de Dieu n'ont pas d'autre but que d'élever la conscience des hommes à un niveau supérieur. Voilà une des significations du mot ciel tel qu'il fut employé par les prophètes de Dieu ["Le Livre de la Certitude", Baha'u'llah]. Les préceptes de l'éternel esprit du Christ (sous quelque nom qu'il se lève à l'horizon de l'histoire) exaltent l'âme des vrais croyants et les portent à cet état de conscience supérieur. Il est donc essentiel qu'à chaque nouvelle révélation, les principes éternels réitérés par chaque messager de Dieu soient clarifiés et expliqués de manière à s'appliquer efficacement aux problèmes de l'heure présente. C'est ainsi qu'à sa venue, Jésus abrogea la loi mosaïque relative au divorce. Celle-ci, en effet, convenait parfaitement à la vie nomade des Hébreux et aux siècles d'esclavage qu'ils avaient subis en Egypte dans le passé. Mais quand les conditions de vie changèrent dans le monde romain et sous l'influence sacerdotale des pharisiens et des prêtres, cette loi mosaïque donna lieu à de tels abus qu'elle devint un objet de risée. Il est clair que, actuellement, on observe la lettre des préceptes du Christ relatifs au mariage, mais qu'on néglige totalement leur esprit. En Amérique où, soi-disant, règne l'ordre social chrétien, le caractère sacré du mariage est méconnu plus que partout ailleurs. En 1930, au dernier recensement, on comptait un divorce pour six mariages. Et comment dénombrer les infidélités conjugales, les haines dans les foyers, les familles désunies dont le tribunal des divorces n'a jamais eu connaissance ? Tout cela ne devrait pas être toléré. Si l'on n'y mettait un frein, il n'y aurait bientôt plus de vie de famille et l'institution du mariage finirait par disparaître totalement. Cet effondrement social a déjà commencé en Russie et semble menaçant dans un ou deux autres pays. Ce qu'on appelle "amour libre" et "mariage de camarades" est admis peu à peu dans quelques-unes de nos propres maisons d'éducation et positivement présenté comme l'unique solution d'un problème dont l'importance grandit sans cesse.

Ce problème est de la plus haute gravité, car de sa solution peut dépendre le salut de la race. C'est pourquoi l'auteur de ces lignes, en sa qualité de serviteur de la Gloire de Dieu [Nom et titre de Baha'u'llah], a réuni tous les renseignements qu'il a pu se procurer à ce sujet. Il reproduit les paroles textuelles de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha, afin que le lecteur puisse juger par lui-même si ces lois divines au cas où, un jour, on les appliquerait, seraient susceptibles d'assurer un meilleur ordre social.

D'abord, il ne faut jamais perdre de vue que Baha'u'llah envisage l'unité du monde, avec un ordre mondial. Il suppose une étroite alliance entre l'homme et Dieu ainsi que l'assistance du monde suprême et de l'Esprit Saint pour établir ce nouvel ordre.

Ainsi, dans la conception du royaume de Dieu sur la terre, Baha'u'llah considère comme réalisés : l'unité de toutes les races et de tous les peuples ; l'abolition de tous les préjugés ; l'amour inné et passionné de la vérité, quelle qu'en soit la source, et la diffusion, dans tous les pays, d'une éducation ayant ces lois pour base.

Il a conçu de la sorte un plan de grande envergure, embrassant les problèmes de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Sud ; et il a laissé à la Cour de Justice Internationale le soin d'appliquer ces principes aux problèmes particuliers et individuels, à mesure qu'ils se présenteraient.

Si le lecteur tient compte de tout cela, et s'il fait l'effort nécessaire pour s'affranchir des préjugés très naturels qu'il peut avoir conservés, il appréciera beaucoup mieux la sagesse du plan de Baha'u'llah pour l'établissement d'un nouvel ordre mondial.

Ce programme n'est pas facile à suivre, car l'homme est porté naturellement à considérer comme définitifs les usages et les conventions en vigueur au moment précis de l'histoire où, par hasard, il est apparu sur la terre. Avoir une telle mentalité équivaut à ne tenir aucun compte des annales du passé où l'on voit clairement qu'à travers les âges toutes les institutions humaines ont été transformées ou abolies et que la tendance générale est de les simplifier, de les purifier, de les ennoblir. La race est promise à une haute destinée, et même les lois de Baha'u'llah n'ont pas un caractère définitif. Au cours de la prochaine période de mille ou de dix mille ans, l'humanité progressera encore dans la voie de la perfection divine à laquelle tous les prophètes de Dieu l'ont appelée. "Soyez parfaits comme votre Père, au ciel, est parfait".

Au stade actuel du développement de la race, les lois promulguées par Baha'u'llah semblent certainement répondre d'une manière efficace aux besoins de l'humanité considérée dans son ensemble. Ceux qui étudient les écrits de Baha'u'llah en accordant l'attention méritée à la haute autorité dont ils se réclament apprécieront ces paroles sublimes. Elles invitent l'homme à collaborer à un ordre social plus élevé qu'aucun autre conçu jusque-là et ne peuvent manquer de stimuler les espoirs naissants, de relever les courages défaillants et de ranimer la flamme de l'amour de Dieu dans les coeurs attiédis.

Pénétrés de ces idées, essayons d'aborder la question du mariage selon les enseignements de Baha'u'llah, sinon avec la vénération, du moins avec l'attention déférente qui est due à un tel Maître. Par amour pour ce message divin qu'il avait la conviction de devoir délivrer aux hommes, il a supporté pendant quarante ans toutes les avanies, les humiliations et les tortures qu'ont pu imaginer deux souverains cruels : le shah de Perse et le sultan de Turquie.

Je cite le paragraphe suivant des écrits de Baha'u'llah récemment traduits par son arrière petit-fils, Shoghi Effendi, le premier gardien de la foi baha'ie. Le lecteur aura ainsi une idée de la source d'autorité dont Baha'u'llah se réclame et du but vers lequel il achemine l'humanité :

"Le premier devoir que Dieu prescrit à ses serviteurs est la reconnaissance de celui qui est l'aurore de sa révélation et la fontaine de ses lois, qui représente la Divinité à la fois dans le royaume de sa cause et dans le monde de la création... Ceux que Dieu a doués de clairvoyance reconnaîtront aisément que les préceptes qu'il a édictés constituent les plus hauts et les plus puissants instruments pour maintenir l'ordre dans le monde et donner à ses peuples le sentiment de la sécurité. Qui se détourne de ces préceptes se range du même coup parmi les êtres vils et insensés. Nous vous avons, en vérité, ordonné de vous refuser aux impulsions de vos passions mauvaises et de vos désirs corrompus, et de ne jamais transgresser les bornes que Dieu vous a fixées, parce que là même est la vie pour toutes choses créées. Les mers de la sagesse et du verbe divins se sont soulevées sous l'effet de la brise du Tout-Miséricordieux. Hâtez-vous, ô hommes d'entendement, d'en boire votre content" ["Extraits des écrits de Baha'u'llah"].

En ce qui concerne le mariage, voici un résumé des ordonnances prescrites par "la Plume Suprême", et qui doivent servir de directives à la race humaine pendant une période d'un ou de plusieurs milliers d'années. J'attire encore l'attention du lecteur sur ce fait que le législateur n'a pas en vue un peuple, une religion ou un groupe en particulier, mais bien le monde entier.

Baha'u'llah enjoint à tous de se marier, et il considère la monogamie comme seul moyen d'assurer le contentement et le bonheur. Il réprouve l'attitude de certains groupes religieux relevant de diverses croyances qui interdisent à leurs prêtres de se marier. "Voici mon commandement, dit-il ; élevez des enfants afin qu'ils proclament mon nom parmi mes serviteurs".

D'après ses directives, le mariage doit d'abord dépendre du consentement des deux parties intéressées et de leurs parents respectifs, car "il désire que l'amour, l'affection et l'union règnent parmi tous les serviteurs de Dieu, et qu'ils se gardent de l'inimitié et de la haine".

L'homme doit assurer une dot à la femme, et il en indique le montant, très peu élevé. Cette recommandation a évidemment pour but de ne pas mettre la femme dans un état de dépendance absolue vis-à-vis de son époux, chose particulièrement importante dans les pays d'Orient.

En cas de désaccord entre mari et femme, si quelque trouble ou quelque aversion se manifestent, le mari ne doit pas divorcer mais prendre patience pendant un an, "dans l'espoir que le parfum d'amour retrouve son charme". Cependant si, à l'expiration de ce délai "aucun parfum d'amour ne s'exhale plus", le divorce est permis.

Abdu'l-Baha, dans une tablette adressée aux baha'is d'Amérique, s' exprime ainsi :

"Les amis (baha'is) doivent strictement s'abstenir du divorce à moins qu'il ne survienne entre les époux une aversion réciproque qui les y contraigne ; dans ce cas, après en avoir référé à l'assemblée spirituelle (gouvernement local), ils peuvent décider de se séparer. Cependant, ils doivent être patients et attendre une année entière. Si, pendant ce laps de temps, l'harmonie n'est pas rétablie entre eux, alors leur divorce peut avoir lieu... Le royaume de Dieu est fondé sur l'harmonie, l'amour, l'unité, l'alliance et l'union et non sur les divergences et les mésententes, surtout entre mari et femme. Si, seul, l'un des deux époux est responsable du divorce, il tombera certainement dans de grandes difficultés, il sera victime de grands malheurs et connaîtra de profonds remords" ["Baha'u'llah et l'Ere nouvelle", Esslemont.].

Baha'u'llah exhorte les hommes à résister aux tentations de la chair qui les incite au péché et aux mauvaises actions, et à suivre plutôt le souverain Maître de toutes choses qui leur commande de pratiquer la vertu et la loyauté. Ce qui rend si captivante l'étude des écrits de Baha'u'llah c'est que, tout en rappelant fréquemment la loi suprême, il témoigne d'une sympathique compréhension de la faiblesse humaine. C'est en vain que l'on chercherait dans les codes du passé et du présent cette atmosphère d'autorité mêlée d'amour. La loi mosaïque, par exemple, en est complètement dépourvue. On penserait plutôt à un sermon sur la montagne rédigé sous forme de code, et imposé aux hommes avec douceur. Ceci nous prouve non seulement son origine divine, mais nous donne encore l'assurance que, finalement, le monde l'acceptera. Car lorsqu'on fait appel à la fois au coeur et à la raison de l'homme, il adopte forcément la loi qu'on lui propose. Voici un exemple de cet appel aux sentiments : Baha'u'llah prescrit au mari, quand il fait une absence prolongée, de tenir sa femme au courant de ses déplacements et de lui indiquer la date de son retour. "S'il tient sa promesse, il sera au nombre de ceux qui accomplissent les commandements du Seigneur et la plume du commandement le mentionnera parmi les justes". Si une raison sérieuse empêche son retour, il doit en informer sa femme et s'efforcer de rentrer. Si elle reste sans nouvelle de son mari, elle doit attendre neuf mois, et à l'expiration de ce délai elle est libre de choisir un autre époux. "Mais si elle est patiente, ce sera préférable, car Dieu aime ceux qui sont patients".

Si, durant ces neuf mois d'attente, elle reçoit des nouvelles de son mari, elle doit faire preuve de bonté et de bienveillance à son égard, car Dieu veut que la paix règne parmi ses serviteurs. "Gardez-vous de faire naître l'irritation autour de vous.".

Peut-on imaginer ce que seraient les tribunaux de l'avenir s'il y régnait une telle atmosphère ? Le lecteur est peut-être tenté de douter que pareil changement soit réalisable, et ce n'est pas moi qui lui jetterai la pierre, étant moi-même très enclin au doute. Cependant, j'ai fini par trouver dans les divines paroles de Baha'u'llah non seulement beauté et sagesse mais aussi une sorte de force intérieure qui stimule les élans du coeur et de la volonté. Parmi les peuples de l'univers, plusieurs millions de gens ont déjà consenti à suivre ses enseignements et ses lois, et souvent même au prix de leur fortune et de leur vie ; ce fait seul donne quelque raison d'espérer qu'avant longtemps viendra le jour où une minorité influente d'hommes d'une saine mentalité acceptera ces divins préceptes et les mettra en pratique.

Quant à la clause relative au consentement des parents lors d'un projet de mariage, Abdu'l-Baha écrivait à une personne que leur consentement ne doit être demandé que lorsque les parties contractantes sont arrivées à un accord mutuel qui leur donne satisfaction. Jusqu'à ce moment, les parents n'ont pas le droit d'intervenir. Ceci abolit l'usage, très répandu en Orient, de ces mariages arrangés par les parents, bien souvent sans le consentement et contre le désir des principaux intéressés. Abdu'l-Baha dit aussi que les conséquences de cette clause c'est que, chez les baha'is, le divorce est exceptionnel et qu'on ignore ces relations tendues avec les membres de la belle-famille, relations devenues proverbiales dans les pays chrétiens et musulmans ["Baha'u'llah et l'Ere nouvelle", Esslemont.].

Abdu'l-Baha a maintes fois abordé ce sujet dans ses discours et ses écrits. Voici quelques citations des passages les plus importants :

"En cette bienheureuse époque, les préjugés aveugles ont entièrement disparu. L'engagement baha'i consiste en une acceptation totale et une communion parfaite des deux futurs conjoints. Cependant, ils doivent accorder la plus grande attention à leurs caractères réciproques et se connaître mutuellement ; leur alliance doit devenir un lien éternel, tandis qu'ils recherchent l'affinité spirituelle, l'amitié, l'unité et la vie éternelles...

En présence de son témoin et de quelques autres personnes, le marié doit dire : "En vérité nous dépendons de la volonté de Dieu", et la mariée doit répondre : "En vérité nous dépendons de la volonté de Dieu". C'est là le mariage Baha'i".

"Pour ce qui concerne la question du mariage : sachez que le commandement du mariage est éternel. Il ne sera jamais changé ni modifié. C'est une création de Dieu qui ne peut être ni transformée ni altérée". Abdu'l-Baha

"La plupart des peuples de la terre ne voient dans le mariage que des rapports physiques. Cette union et ces relations sont seulement temporaires puisque, à la fin, elles sont vouées à l'inévitable séparation corporelle. Mais chez les baha'is, le mariage doit comporter des relations spirituelles aussi bien que physiques, car elles sont toutes deux vivifiées par le vin d'une même coupe, elles subissent toutes deux l'attrait de l'Unique, de l'Incomparable, elles sont régénérées par la même vie et illuminées par la même lumière. Voilà ce qu'on appelle des relations spirituelles et une éternelle union.

Dans le monde physique également, des liens solides et indissolubles unissent les époux. Quand l'intimité, l'union et la concorde règnent entre les deux conjoints, tant au point de vue spirituel que physique, alors le mariage est réel, et par cela même éternel. Mais si l'union n'existe qu'au point de vue charnel, elle n'aura qu'une durée temporaire et, à la fin, la séparation sera inévitable.

Par conséquent, lorsque des baha'is désirent s'unir par le lien sacré du mariage, il faut que des affinités éternelles et des relations idéales existent entre eux. Dans le domaine spirituel aussi bien que physique, leurs idées et leur conception de la vie doivent être pareilles, afin qu'à tous les stades d'existence et dans tous les mondes de Dieu, leur union puisse continuer toujours et à jamais. Car cette union est un reflet de l'amour resplendissant de Dieu.

De même, si ces âmes sont pénétrées de la véritable foi en Dieu elles parviendront à ce stade sublime de parfaite communion, elles manifesteront l'amour du Miséricordieux et seront enivrées du vin de cet amour. Sans aucun doute cette union-là est éternelle.

Les âmes qui se dépouillent de leur égoïsme arrivent à se détacher des choses imparfaites du royaume de l'homme et à se libérer des chaînes de ce monde éphémère. Alors, assurément, les rayons de l'union divine resplendiront dans leurs coeurs, et elles trouveront l'alliance idéale et le bonheur suprême dans le paradis éternel".

Abdu'l-Baha Abbas.

Notez que les deux premiers passages cités plus haut soulignent le caractère éternel de la véritable union dans le mariage. Une lecture attentive de l'avant-dernière citation fera comprendre les trois manières dont cette union éternelle peut être réalisée.

1) Quand deux âmes embrasées par le feu de l'amour de Dieu en découvrent le reflet l'une chez l'autre et que les deux flammes, en fusionnant, n'en forment plus qu'une.

2) Quand deux êtres, unis d'abord par les liens physiques, sont ensuite illuminés par l'amour éternel, cette union, elle aussi, devient éternelle. Abdu'l-Baha a écrit un jour, en parlant d'une croyante qui avait épousé un non-croyant ou était sur le point de le faire : "Ce mariage est permis, mais Mademoiselle X doit s'efforcer sans cesse d'être un guide pour son époux. Elle ne doit s'accorder ni trêve ni repos tant qu'elle n'en aura pas fait le compagnon de sa vie, non seulement par la chair mais par l'esprit".

3) Le dernier paragraphe se rapporte à ceux qui, dans ce monde, ne trouvent jamais leur vrai compagnon spirituel et demeurent privés de cette grande joie tout au long de cette vie transitoire :

"Si vous vous détachez de ce monde éphémère et des choses imparfaites du royaume des hommes, il est certain que les splendeurs de l'union divine rayonneront dans votre coeur et que vous trouverez la communion idéale et le bonheur suprême dans le paradis éternel.".

Parlant ailleurs de la réalité de l'amour, Abdu'l-Baha dit :

"Il n'y a que quatre sortes d'amour:

(a) L'amour de Dieu pour sa création, dans laquelle Lui-même se reflète comme dans un miroir. Un seul rayon de cet amour suffit à créer tous les autres.

(b) L'amour de Dieu pour ses enfants et ses serviteurs. Cet amour accorde l'existence à l'homme en attendant que le souffle du Saint-Esprit (autre forme du même amour) lui assure la vie éternelle et le modèle à l'image du Dieu vivant. Cet amour est la source de tous les autres dans le monde créé.

(c) L'amour de l'homme pour Dieu. Il se manifeste par l'attirance du monde divin, par l'accès du royaume de Dieu. Alors l'homme recevant les bienfaits de Dieu, se trouve illuminé des clartés du royaume. Grâce à cet amour qui est l'origine de toute philanthropie, le coeur de l'homme reflète les rayons du Soleil de la Réalité.

(d) L'amour entre les humains. L'amour entre ceux qui croient en Dieu est inspiré par l'idéal de l'unité spirituelle. Les hommes accèdent à cet amour par la connaissance de Dieu et par la vision de l'amour divin se reflétant dans les coeurs. Chacun voit dans l'âme de l'autre le reflet de la beauté de Dieu, et de ce point de similitude découle leur attirance mutuelle vers l'amour. On peut comparer ceux qui connaîtront cet amour-là aux vagues d'un même océan, aux étoiles d'un même ciel, aux fruits d'un même arbre.

Mais l'amour entre les amis n'est pas toujours le véritable amour, car il est exposé aux changements. Les arbres frêles s'inclinent au souffle de la brise. Sous le vent d'Est, l'arbre s'incline vers l'Ouest, et si le vent tourne à l'Ouest, le contraire se produit. Les circonstances accidentelles de la vie sont à l'origine de cet amour-là. Ceci n'est pas de l'amour mais une simple liaison exposée aux vicissitudes du changement ...".

Il est impossible de lire ces divines paroles sans acquérir l'intime conviction que la dispensation de Baha'u'llah introduit l'homme dans un monde nouveau d'une conception inconnue jusqu'ici : le monde de la réalité, le monde de l'esprit. Nul ne peut imaginer ce que deviendront les hommes dans l'ordre social futur, quand ils seront imprégnés de cet esprit et quand le Soleil suprême les illuminera, comme cela doit infailliblement arriver un jour.

Et quand on a vu cette lumière se manifester dans la propre vie d'Abdu'l-Baha, quand on a constaté la puissance et la beauté d'un tel idéal pleinement vécu, quand on vous dit enfin en des termes sublimes que cette vie supérieure est à la portée de tous ceux qui se laissent pénétrer par les rayons de l'amour suprême, alors, le coeur enflammé du désir de réaliser cette expérience, on fait appel à la volonté pour contribuer pleinement à l'avènement de ce royaume de l'amour sur la terre.

Abdu'l-Baha, par ses fréquentes allusions aux enfants de l'ère nouvelle, nous dévoile des horizons enchanteurs. Il parle souvent avec des expressions admirables de ces enfants nés des mariages célestes décrits plus haut. Faisant suite aux extraits relatifs aux liens éternels du mariage, ces passages donnent un léger aperçu de ce que la société humaine pourra devenir quand l'ordre mondial de Baha'u'llah sera établi. Je ne peux en citer ici que deux ou trois passages.

"Ces enfants ne sont ni orientaux ni occidentaux, ni asiatiques ni américains, ni européens ni africains ; mais ce sont les enfants du royaume, le ciel est leur foyer et le royaume d'Abha leur patrie".

"L'enfant nouveau-né de cette ère future l'emportera sur les hommes les plus sages et les plus vénérables de notre temps, et le plus humble, le plus illettré de cette époque-là, surpassera en intelligence les théologiens les plus érudits et les plus accomplis de nos jours" ["La Chronique de Nabil"]

Le Bab à ses disciples.

"Le devoir qui t'incombe, c'est que tes enfants soient nourris à la mamelle de l'amour de Dieu. Dirige-les vers les choses de l'esprit afin que, tournés vers Dieu, ils se comportent bien, qu'ils acquièrent les plus nobles vertus et les qualités dignes de louange dans le monde des humains. Encourage-les à étudier les sciences avec ardeur pour qu'ils se développent en spiritualité, pour que, dès l'enfance, le parfum de la sainteté les charme, et qu'ils reçoivent une éducation religieuse, spirituelle et divine".

Abdu'l-Baha.

PRIERE POUR ENFANTS

"O mon Seigneur ! O mon Seigneur ! Je suis un enfant d'âge tendre. Nourris-moi du lait de ta miséricorde. Elève-moi dans ton amour, instruis-moi à l'école de ta direction et fais que je grandisse à l'ombre de ta bonté.

Délivre-moi des ténèbres, préserve-moi du malheur, fais de moi une brillante lumière, une fleur de ta roseraie ; souffre que je devienne le serviteur de ton sanctuaire et donne-moi les aptitudes et la nature des justes ; fais de moi une cause de bienfaits pour l'humanité et couronne-moi du diadème de la vie éternelle.

En vérité, Tu es le Fort, le Tout-Puissant, Celui qui voit et qui entend".



8) A Dublin (N.H.), avec Abdu'l-baha, "le plus parfait gentleman que j'aie jamais connu", le Maître par excellence, le combat de l'armée spirituelle, une fable, "c'est à vous qu'il incombe de manifester la lumière", le don, la première tablette

"Nous sommes au monde pour travailler et pour servir, non pour jouir du bon air et du paysage".
Abdu'l-Baha à Dublin (N.H.).

Au mois d'août de cette année où un monde nouveau s'ouvrait à moi, je fus l'invité d'Abdu'l-Baha à Dublin (N.H.).

Une des amies de Washington, qu'il était allé voir souvent et chez laquelle il avait parlé déjà plusieurs fois, avait mis à sa disposition une grande ferme dans son beau domaine de Dublin. Mais, comme les nombreux amis persans et américains qui accompagnaient Abdu'l-Baha remplissaient à peu près la maison, il avait pris une chambre à l'hôtel de Dublin, et c'est là qu'il m'invita à passer le week-end du 9 août 1912.

Dublin est dans la montagne ; c'est un superbe séjour, très fréquenté pendant l'été. Là se réunit chaque année une colonie de riches intellectuels venus de Washington-D.C. et de plusieurs autres grands centres. Abdu'l-Baha, en y séjournant trois semaines, a prouvé une fois de plus l'étendue de son savoir, sa faculté exceptionnelle d'adaptation à tous les milieux, son humilité qui, cependant, dominait tous les groupes, car tout en paraissant suivre les autres, il les dirigeait en vérité.

Imaginez, si vous le pouvez, cet oriental qui vient de subir cinquante ans d'éxil et de prison et se trouve brusquement transplanté dans un milieu de haute culture occidentale. On pourrait logiquement présumer que rien dans sa vie antérieure ne l'a préparé à une telle ambiance.

Il n'a reçu dans sa jeunesse aucune éducation académique ni scolaire. Il n'a pu garder de ses vingt ans ces souvenirs délicats si souvent liés à la formation intellectuelle. Dans son âge mûr, il a été privé du confort et des loisirs qui favorisent le développement de nos facultés.

Bien au contraire, comme je l'ai déjà dit, il a enduré au point de vue matériel toutes les souffrances et toutes les privations imaginables. Le cachot et les chaînes, souvent la torture, la mise aux fers et bien d'autres cruels traitements inventés par des geôliers sans pitié, telle fut sa part. La Bible et le Qur'an furent ses seuls livres.

Comment s'expliquer alors que, dans cette nouvelle ambiance, il ait pu, non seulement se mêler aux gens les plus riches et les plus cultivés sans éprouver ni causer la moindre gêne, mais encore qu'il les ait positivement éclipsés sur leur propre terrain ?

Quel que fût le sujet traité, il faisait preuve dans la discussion d'une aisance parfaite, toujours tempérée de modestie et d'affectueux égards pour les opinions d'autrui. J'ai déjà parlé précédemment de sa constante courtoisie et ce mot n'est pas assez fort, pris au sens que lui prêtent habituellement les Occidentaux. Les persans emploient ce même terme pour exprimer à la fois révérence et courtoisie. Il "voyait la face de son divin Père sur tous les visages et révérait l'âme qui s'y trouvait cachée". Comment pourrait-on manquer de courtoisie si, vis-à-vis de tous, on prenait cette attitude ?

Le mari de l'hôtesse d'Abdu'l-Baha à Dublin n'était pas véritablement croyant, mais il avait eu maintes occasions de voir le Maître et de lui parler. On lui demanda de résumer ses impressions sur Abdu'l-Baha. Après un instant de réflexion, il répondit : "Je crois que c'est le plus parfait gentleman que j'aie jamais connu".

Pesez bien cette réponse. Telle était l'opinion d'un homme héritier d'une grande fortune, d'un homme d'une culture profonde et étendue, habitué à juger les autres selon un idéal raffiné et pour lequel ce mot de gentleman évoquait ce qu'il admirait le plus au monde ; et il appliquait ce terme à une personne qui, probablement, au cours de sa longue vie en prison, ne s'était jamais entendu appeler ainsi.

En étudiant ce fait assez étonnant, on pourrait peut-être avoir une idée de ce que Baha'u'llah voulait dire par ces mots : "La connaissance de Dieu est la source de toute connaissance", et ailleurs : "La connaissance est un point unique : les ignorants l'ont multiplié". Il est peut-être vrai, comme l'a souvent dit Baha'u'llah, que la vie de l'esprit est la seule véritable, et que si nous vivons, agissons et pensons constamment sur le plan spirituel, nous ferons tout d'une manière parfaite, les petites comme les grandes choses.

Et certes, au cours de mes nombreux contacts avec ce Maître de la vie, j'ai constaté qu'il se conduisait d'une façon supérieure faisant preuve des plus hautes qualités aussi bien dans le domaine matériel que dans l'enseignement intellectuel et spirituel.

Je me souviens d'un déjeuner où un certain nombre de personnes en villégiature à Dublin se trouvaient réunies pour faire la connaissance d'Abdu'l-Baha. Il y avait là un savant célèbre, deux artistes connus, un médecin renommé, en tout une vingtaine de personnes ayant toutes, derrière elles, plus d'une génération de richesse et de culture. Etait-il possible d'imaginer contraste plus éclatant avec la vie d'Abdu'l-Baha ?

L'hôtesse m'a parlé à plusieurs reprises de cette réunion. Elle était allée voir le Maître à Saint-Jean d'Acre, alors qu'il y était encore retenu prisonnier, et ce contact avec lui avait transformé sa vie. Après cette expérience personnelle, elle désirait naturellement faire connaître le Maître (tout au moins dans une certaine mesure) à ses amis de Washington, Baltimore et New-York, avec lesquels, depuis des années, elle entretenait des relations mondaines, mais ce n'était pas sans appréhension de sa part. Car ces hommes et ces femmes n'avaient pas la mentalité religieuse. Plusieurs d'entre eux étaient même franchement agnostiques et, dans la vie, le point de vue religieux ne les intéressait pas.

Elle désirait, bien entendu, que son déjeuner fut un succès, mais ce qui lui tenait encore plus à coeur, c'était de donner à ses amis un aperçu, une simple idée, de ce monde de la réalité où Abdu'l-Baha l'avait introduite. Elle se demandait, m'a-t-elle raconté, comment Abdu'l-Baha dirigerait les choses, car elle savait qu'elle n'en porterait pas la responsabilité. Abdu'l-Baha demeurait toujours l'hôte, et sa voix était prépondérante.

J'assistais à cette réunion, mais sans avoir conscience de sa signification réelle. Je m'en souviens seulement comme du déjeuner classique où une élite intellectuelle est conviée à rencontrer un personnage de marque.

Quand, par la pensée, j'évoque cette période durant laquelle, tout en l'ignorant, les portes vers la liberté spirituelle s'ouvraient lentement devant moi, je demeure confondu d'avoir si peu compris ce qui se passait en réalité. Je vois maintenant combien écrasante est la tâche de ceux qui veulent dessiller les yeux des aveugles. On s'explique l'étonnement de Notre Seigneur le Christ quand il parlait et souriait à ceux qui, ayant des yeux, des oreilles et des coeurs, ne voyaient point, n'entendaient point et ne comprenaient point. On s'explique aussi pourquoi la tradition nous parle de cette grande confusion d'idées où étaient plongés ceux qui recevaient des révélations par le miracle du don de clairvoyance spirituelle. Pour eux, et même trop souvent pour nous aussi, voir clair, c'est la grande bénédiction, perdre la vue la grande tragédie, et retrouver la vue le grand miracle. Mais pour Jésus, et pour tous les vrais voyants, la vision physique est une cécité comparée à la vision de l'esprit, à ce qu'Abdu'l-Baha appelle voir par "la lumière divine", et il dit :

"Recherchez de tout votre coeur cette lumière céleste, afin d'être capables de comprendre ce qui est réel, de connaître les secrets de Dieu et de découvrir les voies cachées qui se révéleront à vos regards. C'est avec le secours de cette clarté resplendissante que toutes les interprétations spirituelles des saintes Ecritures ont été révélées, que toutes les choses cachées de l'univers divin sont devenues manifestes et que nous avons pu comprendre les desseins de Dieu à l'égard des hommes".

Ce qui est vraiment le miracle des miracles, c'est que des yeux aveuglés par les choses de la terre se soient jamais ouverts au monde de la réalité.

La plupart des convives de ce déjeuner connaissaient quelque peu l'histoire d'Abdu'l-Baha, et s'attendaient probablement à l'entendre disserter sur la cause Baha'ie. L'hôtesse avait proposé au Maître de leur parler de l'immortalité. Cependant, comme le repas avançait au milieu de l'échange habituel de banalités entre gens du monde, l'hôtesse ménagea à Abdu'l-Baha ce qu'elle croyait être une ouverture pour aborder les questions spirituelles. Le Maître y répondit en demandant la permission de raconter une histoire, et il relata un de ces contes orientaux dont il connaissait un grand nombre. Quand il arriva à la conclusion, tout le monde riait de bon coeur.

La glace était rompue. D'autres personnes racontèrent à leur tour des histoires que l'anecdote du Maître leur avait rappelées. Alors, Abdu'l-Baha, le visage rayonnant de bonheur, raconta une autre histoire, puis une autre encore. Son rire résonna dans la pièce. Il dit que les Orientaux connaissaient beaucoup de ces anecdotes illustrant certains aspects de la vie, et qu'elles étaient souvent pleines d'humour. "Il est bon de rire, ajouta-t-il, le rire est une détente spirituelle. Quand nous étions en prison, dans le plus grand dénuement et aux prises avec les plus grandes difficultés, chacun de nous, le soir, devait raconter l'événement le plus comique de la journée. C'était parfois difficile d'en trouver un, mais nous finissions toujours par rire aux larmes. Le bonheur ne dépend jamais des choses extérieures qui nous environnent. S'il en eût été ainsi, combien ces années eussent pu être tristes ! En réalité, nous étions dans un état constant de joie et de bonheur parfaits".

Il ne fit pas d'allusion plus directe à lui-même ni aux préceptes divins. Mais avant la dispersion des invités, il régnait une atmosphère de recueillement et de révérence qu'aucune dissertation savante n'eût pu créer.

Après le départ des convives, au moment de regagner son hôtel, Abdu'l-Baha s'approcha de la maîtresse de maison, et avec un petit sourire désenchanté (un peu, disait-elle, comme un enfant qui cherche l'approbation), il lui demanda si elle était contente de lui.

Cette dame n'a jamais pu raconter la fin de cette histoire sans une profonde émotion.

Un dimanche matin, Abdu'l-Baha devait parler à l'Eglise Unitaire mais il m'avait fait dire qu'il causerait avec moi avant l'heure du service ; c'est pourquoi, vers neuf heures et demie, je l'attendais dans un des grands salons particuliers de l'hôtel.

Les événements de ce jour-là sont parmi les plus vivants souvenirs que j'aie gardés du Maître. Quatre mois s'étaient écoulés depuis ma première rencontre avec Abdu'l-Baha, et sept mois depuis que, pour la première fois, j'avais entendu parler de ce mouvement mondial. Et cependant j'étais encore bien loin de comprendre sa véritable signification. J'étais perpétuellement ballotté sur les flots tumultueux de la mer spirituelle. Parfois, soulevé un instant par une vague de cet océan de vérité, j'étais ébloui par la lumière du Soleil de la Réalité. Mais un instant seulement, et je retombais de nouveau dans le creux des lames où je ne voyais plus cette lumière. Chaque fois que cette illumination se produisait, je tâchais de la garder en moi et me disais "Cette fois, je ne te laisserai plus partir", et chaque fois que l'obscurité revenait, je pensais dans l'agonie de mon coeur : "la lumière est partie pour toujours, ce n'était qu'un rêve de vaines espérances".

J'ai déjà parlé de ce grand trouble intérieur. J'y reviens parce que je suis convaincu que cette analyse de ma propre expérience peut inciter d'autres âmes qui luttent à s'analyser de la même façon. Car je suis fermement convaincu que toute âme qui aspire à Dieu devra combattre sur le même terrain. Et ce combat ne prend jamais fin. "Il n'y a pas de trêve dans cette guerre". Chaque victoire ouvre un plus vaste champ de lutte contre ces ennemis toujours en éveil : le moi, et le monde des contingences (le monde des phénomènes dont l'existence dépend d'une cause originelle ).

A l'époque où je commençais à prendre conscience de ces faits j'ai souvent comparé cette lutte à la grande guerre des nations qui, alors déjà, grondait dans les Balkans. Lorsque sonne l'heure H, le soldat franchit le parapet et, sous une grêle de balles et d'obus, se précipite contre l'ennemi et, après avoir avancé autant que possible, il se retranche dans ses positions et s'y accroche, ne reculant jamais, n'abandonnant jamais le terrain une fois conquis. De même, le soldat spirituel fortifie à chaque pas la moindre tranchée conquise et ne regarde jamais en arrière. Il n'oublie jamais non plus que, bien loin devant lui, se trouve la principale forteresse de l'ennemi, sa base de ravitaillement, sa capitale, la cité du moi, du désir et de l'attachement à ce monde. Aucune paix honorable ni durable ne peut être assurée aussi longtemps que cette place forte n'est pas complètement détruite et que la "puissante forteresse" de la volonté et du désir de Dieu n'est pas atteinte. Et enfin, ce combattant n'oublie jamais qu'un commandant en chef dirige cette guerre, et que "les armées du Suprême Concours" viennent à son aide. Il sait par conséquent que la victoire finale est assurée.

Durant les premiers jours de cette terrible lutte, j'étais parfois tenté de battre en retraite. Ce n'était pas facile d'affronter les commentaires dédaigneux de mes confrères, les critiques et l'opposition de ma famille et de mes amis, l'indulgence glaciale des membres influents de notre communauté. Un de mes pasteurs adjoints me demanda un jour : "Est-ce que vous continuez à baha'iser ?". Et l'un des membres de ma propre famille me déclara que j'étais un cas pathologique et que j'avais besoin d'un médecin.

Je ne puis dire pourquoi j'ai persévéré. En partie, je suppose, parce que je ne réalisais pas où ce sentier me conduisait. Si j'avais su, à cette époque, ce que les cinq ou sept années suivantes me réservaient au cas où je continuerais à avancer, je doute fort que mon courage eût été assez grand pour les affronter.

D'autre part, les brèves révélations que j'avais parfois de la gloire même de Dieu et des possibilités du progrès humain ; l'indicible bonheur qui m'inondait ne fut-ce qu'en de courts instants, tout cela compensait le terrain perdu. Je subissais l'emprise de Dieu. Quand je retombais au fond de l'abîme et que les ténèbres m'environnaient, c'était tellement intolérable qu'il me fallait à tout prix retrouver la lumière. Même l'eussé-je voulu, je ne pouvais plus reculer.

A quelque temps de là, pour aider un ami en proie aux affres d'une lutte analogue, je composai une petite fable illustrant ces impressions :

Il y avait une fois un voyageur qui s'était égaré dans une forêt sauvage. Il avait l'impression d'errer depuis des siècles dans la solitude. Sans chemin, sans soleil pour le guider. Les ronces le déchiraient, impitoyablement, le vent et la pluie faisaient rage. Puis, soudain, alors qu'il avait perdu tout espoir, il atteignit le sommet d'une montagne, dominant une splendide vallée où s'élevait un palais d'une divine beauté, le vrai foyer de ses rêves. Avec une joie indicible, il s'élança pour y entrer. Mais à peine eut-il posé le pied dans son enceinte qu'une main de fer le saisit par le cou et qu'il se retrouva dans la lugubre forêt. Mais, à présent, il n'était pas sans espérance. Il avait vu son foyer. Et avec un courage renouvelé, il se remit à chercher. Devenu plus attentif, il tâchait de trouver les traces du sentier. Et de percer les ténèbres environnantes pour y découvrir des lueurs de clarté.

A la suite de pénibles efforts, il aperçut de nouveau son foyer. Mais, avec une prudence accrue, il évita de s'y précipiter. Il nota l'emplacement exact, s'orienta au moyen du soleil, et, doucement, respectueusement, dirigea ses pas vers l'intérieur. Mais hélas, la main de fer l'arracha une fois de plus à cette demeure bien-aimée, et il se retrouva encore dans la vaste forêt. Mais à présent, il n'était plus découragé. Il savait comment se diriger, et avec grande joie, il recommença ses recherches. Il prit des arbres comme points de repère, afin de retrouver le sentier. Le ciel s'éclaircit au-dessus de sa tête et les rayons du soleil filtrèrent à travers les branches. Et bientôt, beaucoup plus vite que les autres fois, il retrouva sa demeure et y pénétra. Il avait cette fois plus de calme et d'assurance. Cette fois, il ne craignait plus la main de fer. Et quand elle vint le saisir et qu'il se retrouva dans la jungle immonde des choses terrestres, c'est avec empressement et d'un pas affermi qu'il se remit à chercher. Le soleil brillait maintenant. Le chant des oiseaux charmait ses oreilles, et ses pieds foulaient un sentier. En avançant, il écartait les broussailles qui l'obstruaient. Tant qu'il serait en ce monde, il savait bien qu'il aurait souvent à faire des marches et des contremarches. Mais il avait trouvé son refuge, et quand le tumulte des hommes l'étourdissait, et que l'obscurité revenait, il se hâtait de retourner vers le chemin qui, du moi, conduit à Dieu.

Ce dimanche à Dublin, avec Abdu'l-Baha, fut un de mes jours de lumière. Il entra dans la pièce où je l'attendais et m'embrassa en me demandant si j'allais bien et si j'étais heureux. "Nous devons toujours être heureux, dit-il, car il est impossible de vivre dans le monde spirituel et d'être triste. Dieu souhaite le bonheur de toutes ses créatures. Cette joie est spécialement destinée à l'homme, puisqu'il est capable de comprendre la réalité. Le monde de l'esprit lui est ouvert, à lui et non aux espèces inférieures de la nature. C'est grâce à la puissance de cette énergie spirituelle qu'il peut conquérir la nature et en plier les forces à son gré. Au cours des siècles, Dieu a envoyé ses messagers pour aider les hommes dans cette conquête". Je ne me souviens pas évidemment des mots exacts qu'il employait, mais son point de vue et l'atmosphère de vérité qu'il créait ont laissé dans ma conscience des marques ineffaçables.

C'est au cours de cette conversation que je lui demandai encore, comme je l'avais déjà fait souvent, pourquoi je devais croire en Baha'u'llah et le reconnaître comme étant le dernier et le plus universel de ces messagers.

Il me considéra longtemps comme pour sonder mon âme, en un large sourire illumina son visage. Il semblait goûter une joie céleste et qui n'était pas sans une pointe d'humour. Après un assez long silence, il me dit que tout le monde n'avait pas le privilège d'entretenir souvent les hommes de Sa Sainteté le Christ, et que je devais remercier Dieu chaque jour pour cette grande faveur, car les hommes ont complètement oublié les purs enseignements de cette "essence de détachement". Il me fit remarquer que Sa Sainteté Baha'u'llah traite cette question dans son "Livre de la Certitude", et que je devrais l'étudier attentivement. Ce livre explique comment les étoiles célestes de la révélation du Christ sont tombées sur la terre, parmi les désirs de ce monde. Sur les lèvres des prêtres, le mot de Dieu n'est souvent qu'un nom dépourvu de sens, et sa sainte parole est pour eux lettre morte. "C'est à cela, dit Abdu'l-Baha, que le Christ fait allusion quand il parle de l'angoisse ou de l'affliction des derniers jours. Peut-on imaginer pire affliction que de voir plongés dans les ténèbres ceux-là mêmes qui ont choisi d'être des guides spirituels ? Si donc vous cherchez la lumière, que Dieu en soit loué ! C'est à vous qu'il incombe de manifester la lumière, d'exprimer par vos paroles et vos actes les purs enseignements de Sa Sainteté le Christ. Il faut être humble avec les orgueilleux, compatissant avec les humbles ; avoir avec les ignorants l'attitude d'un élève devant son maître, et se tenir devant le pécheur comme le plus grand des pécheurs. Soyez un bienfaiteur pour le pauvre, un père pour l'orphelin, un fils pour le vieillard. Laissez-vous guider, non par les maîtres de la théologie sectaire, mais par le sermon sur la montagne. Ne recherchez aucune récompense ici-bas, mais acceptez plutôt les calamités en vous dévouant à son service, à l'exemple de ses premiers disciples".

Il me regardait avec un sourire tellement divin et rayonnant, que je demeurais subjugué et débordant d'une indicible émotion. Il cessa de parler et ferma les yeux, ce que j'attribuai à la fatigue, car sa constante activité lui laissait peu de trêve. Mais plus tard, j'ai compris qu'il avait dû prier pour moi.

Je me taisais aussi. Comment aurais je pu parler ? Je me trouvais transporté dans un monde si éloigné de celui où j'évoluais habituellement. En ces instants bénis, il me semblait même possible d'accomplir ce qu'il ordonnait. Je savais avec certitude que j'aurais dû agir ainsi, et j'entrevis pour la première fois que je ne pourrais désormais prendre aucun repos avant d'avoir réussi dans ce monde ou dans un autre à me rapprocher de ce sommet auquel il m'appelait.

Il ouvrit les yeux au bout d'un instant, sourit de nouveau, et dit que tous ceux qui cherchent sincèrement trouveront, que la porte du monde de la réalité ne demeure jamais close pour ceux qui frappent avec patience. Nous sommes arrivés au jour de l'accomplissement.

Toute l'atmosphère de cette banale chambre d'hôtel semblait imprégnée du Saint-Esprit. Nous restâmes silencieux pendant un moment, puis on vint annoncer qu'il était l'heure de se rendre à l'église. Il m'embrassa encore une fois et me quitta.

Je demeurai seul quelques minutes, essayant de me réadapter à ce qui m'entourait, car j'avais été réellement transporté dans un autre monde.

Puis, quelques amis entrèrent et me demandèrent de les accompagner à l'église pour entendre parler le Maître.

Je ne me souviens ni du sujet qu'il traita ni d'un seul mot de son discours. Il m'est resté la vision de cette paisible église de la Nouvelle Angleterre, des auditeurs assis en rangs serrés et d'Abdu'l-Baha sur l'estrade. Sa robe d'un blanc crémeux, sa chevelure et sa barbe blanches, son sourire rayonnant et son maintien plein de courtoisie. Et ses gestes ! Il n'abaissait jamais la main d'un mouvement dogmatique et ne levait jamais le doigt pour avertir, il ne prétendait pas être un maître enseignant à des élèves. Mais il avait toujours ce geste ascendant et encourageant des mains qui semblaient vouloir positivement nous soulever. Et sa voix ! Elle résonnait comme une cloche sonore du timbre le plus délicat. Jamais bruyante, mais d'une qualité si pénétrante qu'elle semblait faire vibrer les murs de la salle.

Je me rappelle cependant avoir senti dans ses paroles l'élan vital de la vérité divine. Il ne me vint pas à l'idée de contester leur autorité. Certes, il ne parlait pas comme les scribes.

Je me souviens qu'en rejoignant, à la sortie de l'église, quelques amis de New-York qui se trouvaient parmi les auditeurs, je dis à l'un d'entre eux : "Enfin, je sais ! Jamais plus je ne douterai ni ne discuterai".

Hélas ! Il était trop tôt pour parler ainsi, plusieurs mois trop tôt ! Mes études universitaires m'avaient marqué d'une empreinte trop profonde. Durant toute ma vie, j'avais eu l'habitude de chercher la science dans ces livres dont Baha'u'llah a dit qu'" ils ont enveloppé le monde comme d'une noire poussière" ("Les Sept Vallées", Baha'u'llah), et cette habitude n'allait pas se perdre si facilement.

Ce soir-là j'éprouvai le besoin de parler encore à Abdu'l-Baha. Mon coeur débordait d'une telle reconnaissance que je n'aurais pu trouver de repos sans avoir fait l'effort de lui exprimer mes sentiments. Je guettai donc le moment où il rentrait à l'hôtel, après avoir achevé sa journée.

Il était très tard quand je le vis enfin monter lentement l'escalier conduisant à sa chambre.

Je puis à peine croire maintenant que je fus assez audacieux pour le suivre. Quand j'arrivai à sa chambre, il y était déjà entré et avait refermé la porte. Je ne sais comment j'eus le courage de frapper, mais cependant je le fis, et il vint ouvrir lui-même. Je ne savais que lui dire. Il me fit signe d'entrer et me regarda d'un air grave. Je balbutiai : "Voulez-vous, s'il vous plaît, prier avec moi ?".

Devant son geste d'acquiescement, je m'agenouillai pendant qu'il posait les mains sur ma tête et psalmodiait en persan une courte prière. Tout fut terminé en trois minutes. Mais ces instants me procurèrent une paix que je n'avais jamais connue.

Avant d'en finir avec le récit de cette expérience à Dublin, je dois relater un incident auquel je n'assistai pas mais qui me fut raconté par un témoin visuel. Cette personne occupait, paraît-il, une chambre dans le même hôtel qu'Abdu'l-Baha. Ayant par hasard regardé par la fenêtre pendant qu'elle s'habillait, elle vit Abdu'l-Baha qui se promenait de long en large en dictant à son secrétaire. Un vieillard misérablement vêtu vint à passer devant l'hôtel à ce moment. Abdu'l-Baha l'envoya chercher par son secrétaire et, s'approchant de lui, il lui prit la main en souriant, de tout près, comme on accueille un ami. L'homme était très sale et en haillons, ses pantalons en loques protégeaient à peine ses membres. Abdu'l-Baha lui parla quelques instants avec un sourire qui en lui-même était déjà une bénédiction. Il semblait vouloir le consoler et un faible sourire apparut enfin sur le visage du vieillard. Abdu'l-Baha considéra la pitoyable figure et se mit à rire doucement. "Ces pantalons sont bien usés , murmura-t-il, il faut remédier à cela".

La matinée était peu avancée et la rue déserte. Mon amie, qui observait la scène de loin, vit Abdu'l-Baha se retirer dans l'ombre du porche et il semblait chercher quelque chose autour de sa taille, sous son manteau. Son pantalon glissa à terre ; il s'enveloppa dans les plis de sa robe et, se retournant, tendit l'objet au vieillard en lui disant : "Que Dieu soit avec vous !". Puis il rejoignit son secrétaire comme si rien d'inaccoutumé ne se fût passé. Je me demandai ce que cet homme pensait en poursuivant son chemin. J'aime à croire que cet aperçu d'un monde où quelqu'un tenait assez à lui pour lui donner son propre vêtement plutôt que de le laisser dans le dénuement, marqua une époque dans sa vie et transforma "le cuivre de ce monde en or pur par l'alchimie de l'esprit", comme dit Baha'u'llah.

Durant ses années de prison à Saint-Jean d'Acre, Abdu'l-Baha céda souvent son lit à ceux qui n'en avaient pas et refusa toujours de posséder plus d'un manteau : "Pourquoi en aurais-je deux, disait-il, quand tant de gens n'en ont point ?".

Je mentionne cette anecdote comme suite à ce qui précède, pour montrer qu'Abdu'l-Baha n'indiquait pas aux autres le chemin de la vie sans y marcher lui-même. Je voyais en effet dans cet incident le reflet des conseils qu'il m'avait donnés dans le salon de l'hôtel, en ce mémorable dimanche.

Quelques jours après mon retour de Dublin, j'écrivis à Abdu'l-Baha pour le remercier de sa courtoisie et de sa bonté. Cette lettre ne me paraissait pas mériter de réponse, mais je reçus bientôt la première tablette qu'il m'ait adressée. Elle portait la date du 26 août 1912. Je la cite en entier car, étant écrite d'un point de vue universel, elle a perdu son caractère strictement personnel :

"O toi, mon ami révéré,

Ta lettre m'a infiniment réjoui, car son contenu décèle une évidente attirance vers le royaume de Dieu, et prouve que tu es embrasé du feu de l'amour divin.

Cent milles ministres de la religion ont passé ici-bas sans laisser aucune trace féconde et sans que leurs vies n'aient rien produit.

Dans le monde humain, la stérilité est la ruine évidente. Une personne sage ne s'attachera pas aux choses éphémères, non ; elle cherchera plutôt sans répit, à entrer dans la vie éternelle et à conquérir un éternel bonheur.

Enfin, Dieu en soit loué, tu as tourné ta face vers le royaume et tu aspires à recevoir les dons divins de l'empire de la puissance.

Mon coeur est plein d'espoir. J'ai prié pour que tu accèdes à une autre munificence, que tu recherches une autre vie, que tu aspires à un autre monde, que tu te rapproches de Dieu, que tu sois initié aux mystères du royaume, que tu parviennes à la vie éternelle, et que tu sois enveloppé dans la gloire sans fin.

Que la gloire du Très-Glorieux rayonne sur toi".

Abdu'l-Baha Abbas. Ecrit à Malden (Mass).

Je me souviens très bien de ce que j'ai éprouvé en lisant ces lignes. Je n'y ai rien vu d'autre, alors, qu'une très belle lettre rédigée dans le style imagé de l'Orient. J'ai mis des années à comprendre que le dernier paragraphe m'appelait réellement à pénétrer dans un autre monde, à prendre vraiment connaissance de mystères ignorés jusque-là, à faire, personnellement et en toute vérité, l'expérience de cette gloire éternelle et, tout en demeurant sur cette petite planète, à entrer dans une vie nouvelle, une vie supérieure, tellement libre, haute et joyeuse, que seul le mot "éternelle" pourrait la qualifier.

Toutefois, à mesure que les années ont passé, il m'a paru de plus en plus évident que celui qui m'écrivait ainsi parlait du plan sur lequel il vivait constamment lui-même et que le grand objectif de son activité ici-bas était d'appeler les hommes à se rapprocher de cette condition dans la mesure où leurs capacités le permettaient.



9) L'itinéraire en Amérique, puissance de l'esprit, la vraie grandeur, méthode divine d'enseignement

"Vraiment sage est celui que le monde et tout ce qui appartient au monde n'ont pu empêcher de reconnaître la lumière de ce jour, et que le vain bavardage des hommes n'a point détourné du droit chemin. Mais semblable aux morts est celui que l'aube merveilleuse de cette révélation n'a pu stimuler de sa vivifiante brise. Et vraiment captif, celui qui, n'ayant pas reconnu le Rédempteur suprême, a souffert que son âme restât enchaînée, en proie à l'impuissance et au désespoir, dans les fers de ses désirs".
Baha'u'llah.

Durant la fin de cet été-là, je fus très absorbé par un travail qui m'imposa des voyages dans diverses régions des Etats de l'Est, tandis qu'Abdu'l-Baha faisait sa mémorable tournée à travers les Etats de l'Ouest.

Entre ma visite à Dublin et le 15 novembre où je rencontrai de nouveau le Maître à New-York, trois mois s'étaient écoulés durant lesquels Abdu'l-Baha avait déployé une activité dont on voit peu d'exemples dans l'histoire, si l'on considère l'itinéraire parcouru, le nombre des allocutions prononcées, l'âge du voyageur, son passé et le grand nombre d'amis qui l'accompagnaient de ville en ville.

Voici son itinéraire depuis Dublin (N.H.) où je l'avais quitté :

Du 16 au 24 août : Green acre, Eliot (Me), 5 discours.

Du 25 au 30 août : Boston & Malden (Mass), 4 discours.

Du 1er au 10 septembre : Montréal, Canada, 5 discours.

Du 16 au 19 septembre : Chicago (Ill), 1 discours.

Du 20 au 22 septembre : Minneapolis & St-Paul (Minn), 2 discours.

24 septembre : Denver (Colo), 2 discours.

Du ler au 15 octobre : San Francisco, Oakland & Palo Alto (Cal), 4 discours.

18 octobre : Los Angeles (Cal), 3 discours.

25 et 26 octobre : Sacramento (Cal), 2 discours.

31 octobre : Chicago (Ill), 1 discours.

5 novembre : Cincinnati (Ohio), 1 discours.

Du 6 au 12 novembre : Washington-D.C, 10 discours.

Du 15 novembre au 5 décembre : ville de New-York, 13 discours.

Ce qui fait un total de 53 allocutions, sans compter probablement des douzaines d'interviews personnelles et de causeries intimes avec un petit groupe d'amis.

Voici le tableau de son itinéraire et de ses causeries depuis son arrivée en Amérique jusqu'à la fin de son séjour à Dublin :

Du 11 au 19 avril : ville de New-York, 13 discours.

Du 20 au 25 avril : Washington-D.C, 13 discours.

Du 30 avril au 5 mai : Chicago (Ill), 15 discours.

6 mai : Cleveland (Ohio), 2 discours.

7 mai : Pittsburgh (Pa), 1 discours.

Du 11 au 20 mai : ville de New-York et environs, 7 discours.

Du 23 au 24 mai : Boston & environs, 3 discours.

Du 26 mai au 8 juin : New-York et environs, 7 discours.

9 juin : Philadelphie, 2 discours.

Du 11 juin au 15 juillet : New-York et environs, 20 discours.

Du 23 au 25 juillet : Boston & environs, 3 discours.

5 et 6 août : Dublin (N.H), 2 discours

(Ceci est le compte rendu officiel. Mais je sais personnellement qu'Abdu'l-Baha prononça à Dublin plusieurs autres allocutions qui ne sont pas mentionnées dans les volumes de ses causeries publiées sous le titre de "The Promulgation of Universal Peace").

Si je dresse ce catalogue de son travail pendant l'été, ce n'est pas seulement pour mettre en évidence le fait que cet homme, dans sa soixante-neuvième année, ait été capable d'une telle endurance physique et intellectuelle.

Ceux qui l'ont accompagné dans ses déplacements, et même ceux qui lisent ce récit avec attention et sympathie, doivent y découvrir une signification plus profonde. Pendant ce même été, Rabindranath Tagore, le poète et le sage, s'était engagé par contrat à faire une série de conférences en Amérique. Après avoir parcouru une partie de son itinéraire (du reste infiniment moins étendu que celui d'Abdu'l-Baha), ses forces nerveuses s'épuisèrent ; il dut annuler son contrat et retourner aux Indes. Il déclara ne pouvoir supporter les vibrations matérialistes de l'Amérique. Il faut dire aussi que le contrat de Tagore stipulait une importante rémunération financière, alors qu'Abdu'l-Baha n'avait d'autre contrat que le pacte de service désintéressé fait avec Baha'u'llah dans le sanctuaire de son coeur. Bien plus, loin de demander ou d'attendre la moindre récompense pécuniaire, il refusait, conformément à ses idées, la plus modeste rémunération ; et même, quand des hôtes généreux l'invitaient chez eux, il faisait avec un soin scrupuleux, et tant aux maîtres qu'aux serviteurs, des cadeaux d'une valeur supérieure aux dépenses occasionnées. En outre, il faisait ressortir les aptitudes spirituelles de ce peuple américain que Tagore décriait. Quand il séjournait dans un hôtel, ses pourboires aux gens qui le servaient étaient si généreux qu'on s'en montrait étonné. Mais il donnait encore bien autre chose que tout cela. J'ai eu, en maintes occasions, personnellement connaissance de l'influence spirituelle qu'il exerçait sur des femmes de chambre et sur des concierges. L'un d'eux fit cette confidence à une personne qui accompagnait le Maître : "Ceci est de l'argent sacré ! Je ne le dépenserai jamais pour moi-même".

Tout commentaire n'est-il pas superflu ? D'où venait cette force du corps, de l'intelligence et de l'esprit qui permettait à cet homme de maîtriser toutes les situations ? Il n'était cependant pas accoutumé à l'agitation, aux compétitions et à la tension nerveuse de l'Occident ; ayant passé toute sa vie en prison, exposé aux persécutions et à la haine, il se trouvait subitement placé dans un milieu auquel rien ne l'avait préparé. J'ai raconté comment cette maîtrise se révélait dans les plus petites choses quand il fréquentait les gens riches et cultivés ; mais elle était non moins frappante et victorieuse quand il entrait en contact avec les humbles et les malheureux.

Comment est-ce possible d'ignorer une aussi souveraine noblesse ? Comment s'empêcher de chercher avec une ardeur passionnée la clé secrète de sa puissance ? Quant à moi, après toutes ces années d'étude et de prière consacrées à la recherche de cette clé, j'estime qu'il ne peut y avoir qu'une réponse, celle-là même donnée par Abdu'l-Baha en personne, et d'une manière plus convaincante encore par la Perfection Bénie (Baha'u'llah). Méditez avec soin les citations qui suivent :

"Malgré la faiblesse physique qui nous rendait incapable de supporter les vicissitudes de la traversée de l'Atlantique, l'amour nous a soutenu cependant, et nous sommes arrivés ici. A certains moments, l'esprit doit venir en aide au corps ; nous ne pouvons accomplir de vraiment grandes choses par notre seule force physique. L'esprit doit renforcer la vigueur de notre corps.

Par exemple : un homme peut être capable de supporter les épreuves de la captivité pendant dix ou quinze ans, dans un climat tempéré et en menant une vie calme et régulière. Durant notre emprisonnement à Saint-Jean d'Acre, nous étions privés de tout confort, en butte à des persécutions et à des tourments de toutes sortes, et cependant, dans des conditions aussi pénibles, nous fûmes capable de supporter ces épreuves pendant quarante ans. Quelle en fut la raison ? L'esprit fortifiait et vivifiait constamment le corps. Au cours de cette longue et difficile période, nous avons vécu dans un état de parfait amour et de servitude. Il y a certaines conditions de vie où l'esprit doit venir en aide au corps, parce que le corps seul ne pourrait endurer de tels excès de souffrances. Chez l'homme, la force de l'esprit grandit en proportion de la faiblesse du corps. C'est une force surnaturelle qui surpasse tout ce qui existe dans le monde des contingences. Cet esprit est doué d'une vie immortelle que rien ne peut détruire ni corrompre... Combien puissant est l'esprit de l'homme et combien son corps est faible !... C'est pourquoi il est dans les desseins de Dieu que les aptitudes spirituelles de l'homme aient la suprématie et maîtrisent ses forces physiques. Il arrive ainsi à dominer le monde humain par sa noblesse et, revêtu des attributs de la vie éternelle, il se dresse, libre et sans peur.

Le corps humain a besoin de force physique, mais l'esprit a besoin du Saint-Esprit... S'il est aidé par les dons du Saint-Esprit, il atteindra une grande puissance ; il découvrira les choses réelles ; il sera initié aux mystères.

La puissance du Saint-Esprit est ici-bas pour tous les hommes.

Le prisonnier de l'Esprit Saint est libéré de toute captivité.

Les enseignements de Sa Sainteté Baha'u'llah sont animés du souffle de l'Esprit Saint qui crée l'homme une seconde fois en le rénovant ( Paroles d'Abdu'l-Baha dans "L'art divin de vivre").

Il y a dans cette cause une force qui dépasse de beaucoup l'entendement des hommes et des anges".

Ces quelques extraits, choisis parmi des centaines d'autres qui pourraient être cités, donneront une légère idée de cette source où Abdu'l-Baha puisait sa force et qui lui permit de faire face à toutes les situations.

Même son état physique était constamment revivifié par cette force divine. Une fois, entre autres, après une journée particulièrement épuisante, il revenait tard dans la nuit d'une réunion où il avait parlé en dépensant beaucoup d'énergie nerveuse et en produisant une grande impression. Dans l'automobile, il paraissait exténué, et quand vint la détente il tomba graduellement dans un état voisin du coma. Les amis qui l'accompagnaient furent très alarmés. En arrivant à destination, on dut presque le porter dans la maison jusqu'à sa chambre. Au bout d'un quart d'heure, les amis qui étaient réunis au rez-de-chaussée et très inquiets, l'entendirent appeler son secrétaire d'une voix encore plus forte que de coutume, et il apparut en haut de l'escalier, imposant, souriant, énergique, parfaitement lui-même.

"Béni est celui qui fut attiré par mes mélodies et se dépouilla par ma force" (Tablette de Baha'u'llah aux chrétiens)

J'avais écrit deux ou trois fois à Abdu'l-Baha pendant l'été car je demeurais toujours dans un grand trouble de coeur et d'esprit. En voyageant dans les Etats de l'Est, j'emportais un petit sac entièrement réservé aux livres et aux tablettes dactylographiées de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha. (Dont, soit dit en passant, on peut se procurer une grande quantité en dehors des nombreux volumes non encore traduits en anglais). Durant plusieurs mois, je ne lus littéralement rien d'autre, pas même les journaux. Ce fait révèle jusqu'à un certain point l'état de perturbation intellectuelle et spirituelle où je me trouvais.

Le centre autour duquel gravitait ma vie semblait s'être subitement déplacé et tout mon intérêt se concentrait autour d'un nouvel axe extrêmement troublant.

Quand, en automne, je repris les activités de mon ministère je ne pus me procurer l'aide financière nécessaire pour continuer l'oeuvre de l'Eglise de la Fraternité. J'écrivis ceci à Abdu'l-Baha et lui parlai en même temps de l'intérêt intense et toujours croissant que m'inspiraient les enseignements de Baha'u'llah, ce qui me valut l'envoi de sa seconde tablette. Il l'avait évidemment écrite pendant le trajet de Washington à New-York d'où son secrétaire me l'avait immédiatement envoyée après l'avoir traduite. Elle était rédigée en ces termes :

"O toi, mon frère spirituel ! Ta lettre nous est parvenue. J'ai été très triste d'apprendre la fermeture de l'Eglise de la Fraternité mais, quand j'étais dans ces régions, je t'ai fait remarquer que tu n'aurais pas dû accorder ta confiance à ces gens. Ils disent beaucoup de choses mais ne les exécutent pas.

Tu m'as déclaré que ton "principal assistant était un philosophe". Il est vrai qu'à notre époque, la philosophie consiste dans le fait que l'homme perd contact avec Dieu, avec le royaume de Dieu, avec les aptitudes spirituelles, avec le Saint-Esprit et avec les vérités idéales ; c'est-à-dire qu'il devient agnostique et prisonnier des choses matérielles.

En réalité, son éminence la Vache jouit de ces mêmes attributs et qualités. La vache, de par sa nature, renie Dieu, le royaume, la spiritualité et les vérités divines. Elle a acquis toutes ces vertus sans effort. C'est pourquoi elle est le philosophe émérite. Les philosophes de notre époque, après avoir étudié et réfléchi pendant vingt ans dans les universités, atteignent le même niveau que la vache. Ils ne connaissent d'autre vérité que celle révélée par les sens.

C'est pourquoi son éminence la Vache est le grand philosophe par excellence, parce qu'elle l'a été depuis le début de sa vie et non après vingt ans de dur travail cérébral.

Je t'ai fait remarquer que ces promesses étaient éphémères, et qu'il ne fallait pas accorder ta confiance à des créatures dont l'âme ignore Dieu.

Pour abréger, ne sois pas malheureux. Ce fait s'est produit pour te permettre de te libérer de toute autre occupation afin que, nuit et jour, tu puisses appeler les gens vers le royaume, propager les préceptes de Baha'u'llah, inaugurer l'ère de la vie nouvelle, faire connaître la réalité, et parvenir à te sanctifier et à te dépouiller de tout, sauf de Dieu. Mon espoir est que tu deviennes celui-là même que je décris.

Couronne ta tête du diadème de ce royaume dont les brillants joyaux ont une telle intensité lumineuse qu'ils rayonnent sur des siècles et des cycles.

Je serai bientôt de retour à New-York et je retrouverai mon ami bien-aimé. Que la gloire de Baha El Abha rayonne sur toi ! (la gloire du Très-Glorieux)".

Abdu'l-Baha Abbas (Traduit à New-York, 14 novembre 1912).

Cette tablette fit naître en moi deux impressions distinctes et étrangement contradictoires dont l'une provenait, à l'évidence, de sa spiritualité. Je me trouvais pour la première fois en contact personnel avec l'attitude empreinte de sagesse et d'humour dont Abdu'l-Baha faisait preuve en face des incidents de la vie. J'ai déjà parlé de son rire toujours prêt à jaillir surtout quand on parlait de choses très sérieuses. Les difficultés courantes de la vie journalière qui, chez presque tout le monde, provoquent des réactions de gravité, de tristesse ou de répugnance, semblaient lui inspirer un certain amusement.

Quand je le revis pour la première fois, après la longue séparation de l'été, je me souviens que ses premiers mots furent pour me demander si son éminence la Vache n'était pas un noble philosophe ? Le sourire, suivi d'un franc éclat de rire qui accompagnait ces paroles, résumait l'absurdité fondamentale contenue dans cette "noire poussière que les hommes bornés ont soulevée et qui enveloppe le monde".

Les derniers mots de la tablette éveillèrent en moi une autre impression. Ils me commandaient d'arriver au détachement, de m'imprégner des préceptes de Baha'u'llah et de les promulguer à travers tout le continent ; ils assuraient enfin que leur influence universelle et divine se prolongerait durant des siècles et des cycles.

Le plan qu'il fallait atteindre était donc si élevé que, seuls, des siècles et des cycles pouvaient en circonscrire la puissance d'illumination. Voilà ce que ces paroles faisaient ressortir et elles m'ont permis d'entrevoir, pour la première fois, à quelle sorte de grandeur songeait Abdu'l-Baha quand il me disait, comme je l'ai rapporté : "Aujourd'hui, nous verrons s'accomplir de Très Grandes Choses".

Nous avons admis tout naturellement que ceux-là sont grands parmi les hommes qui occupent des situations leur assurant la suprématie et la puissance en ce monde, soit dans le domaine des affaires, soit dans celui de l'intelligence. Quand on nous demande de nommer les grands hommes de l'histoire, nous pensons tout de suite à Jules César, Napoléon, Cyrus et Alexandre, si nous admirons la puissance. Si, au contraire, nous admirons l'intelligence, nous pensons à Platon, Aristote, Herbert Spencer, Einstein. Ce qui revient à dire que nous jugeons les hommes selon notre propre idéal. Il en résulte nécessairement que, seuls, les plus grands parmi les hommes sont capables de vraiment juger en quoi consiste la réelle grandeur, car leur idéal est le plus élevé, et eux seuls vivent selon cet idéal et donnent l'exemple de cette grandeur.

Ils étaient peu nombreux ceux qui, durant les deux premiers siècles de l'ère chrétienne, reconnurent en Jésus-Christ l'éblouissante clarté du Soleil de Réalité. A qui serait jamais venu l'idée d'attribuer le mot de "grands" aux humbles pêcheurs qui l'avaient suivi ? Et cependant, où sont maintenant ces rois et ces empires dont la puissance dominait alors le monde ? Et qu'est-il advenu au contraire de ces humbles pécheurs ?

Donc, quand cet homme véritablement grand me parlait de ce jour où de Très Grandes Choses devaient s'accomplir, il envisageait les siècles futurs où le plus humble des serviteurs de la Gloire de Dieu (Baha'u'llah) rayonnerait d'une lumière resplendissante au ciel de l'univers de sa révélation. Même si, sur le chemin conduisant à cette grandeur, on devait subir le mépris des hommes sans idéal, qui jugent toutes choses au point de vue frivole, même si l'on devait subir toutes les critiques et les ignominies et jusqu'au martyre, tout cela ne serait-il pas compensé par le privilège d'être associé à ceux qui, dans les révélations précédentes, ont suivi ce même chemin et trouvé cette source de joie "d'où jaillit toute l'allégresse du monde"?

En réalité, celui qui veut être grand doit être le serviteur de tous ils sont "les esclaves de l'humanité". "Réjouissez-vous et soyez dans une extrême allégresse, car c'est ainsi qu'ils ont persécuté les prophètes avant vous".

Je me souviens que, durant l'hiver qui suivit le retour d'Abdu'l-Baha en Terre sainte, m'étant trouvé un jour à New-York au coin de Broadway et d'une des rues qui descendent vers la ville, je réalisai brusquement d'une part ce qu'était la vraie grandeur et d'autre part la futilité et la fausseté qui sont à la base de tout idéal terrestre. Alors, sans me soucier de la foule qui m'entourait, je prononçai à haute voix ces paroles d'Emerson, mais en leur donnant un sens tout différent : "Adieu, monde orgueilleux, moi, je rentre à la maison !"

Quand les gens qui cherchent sincèrement le chemin de la vie demandaient à Abdu'l-Baha de les diriger vers le sentier qui y mène, il se montrait comme le Maître suprême par son habileté à leur révéler leurs propres capacités et à les placer sur cette route étroite et directe.

Il ne descendait jamais au niveau de son interlocuteur, sauf quand il le jugeait encore absolument incapable d'une plus haute compréhension. Dans ce cas, il lui parlait de façon à l'orienter vers le bonheur, sur le plan où il se trouvait à cette époque-là. Une mère lui ayant demandé anxieusement comment il fallait se comporter avec un enfant difficile, il répondit qu'elle devait le rendre heureux et libre. Et ces paroles résument l'attitude qu'il adoptait invariablement dans ses relations avec ceux qui cherchent leur voie spirituelle.

Les humains, pris dans le filet des circonstances et trompés par les illusions des sens, errent dans le désert du temps et de l'espace. Ils ne s'en rendent pas compte et la tragédie de la vie est due à cette ignorance. Ils aspirent cependant par dessus tout à s'évader de ce désert où ils vont, errants et désespérés. Sous l'empire de cette aspiration instinctive, ils essayent toutes les voies qui leur offrent le moindre espoir de libération. Pour la grande majorité, l'évasion semble plus facile sur le chemin de ce qu'ils appellent le plaisir. D'autres sont attirés par la renommée et le pouvoir qui leur crient : "Suivez-moi et je vous donnerai, avec l'adulation du monde, cette délivrance de vous-mêmes à laquelle vous aspirez".

D'autres encore trouvent leur refuge dans le domaine intellectuel. En faisant reculer les bornes de la nature, en sondant l'univers des infiniment petits, en divisant les atomes et en bombardant l'électron, en balayant l'espace interstellaire avec des télescopes de plus en plus puissants, tous, sans le savoir, cherchent Celui qui réside au plus profond de leur coeur, "plus près d'eux que leur propre moi". Bien que, c'est inévitable, ils soient au premier chef foncièrement mécontents de tout ce que le monde des contingences peut leur offrir, ils cherchent pourtant, dans ce champ limité, la seule réponse qui puisse apporter la paix à leur âme et à leur esprit. Ils savent instinctivement qu'ils doivent s'évader de leur moi, et c'est en fuyant vers le monde qui les entoure qu'ils essaient d'échapper à son étreinte et de trouver le refuge désiré. Leurs aspirations tendent vers une demeure éternelle, vers la connaissance et l'amour de Dieu, mais ils ne le savent pas.

Tandis que lui, Abdu'l-Baha, le savait, comme tous les guides de la race l'ont su avant lui. Ils connaissent ce qui est caché dans les profondeurs du coeur humain. Abdu'l-Baha savait les secrets du tréfonds de l'âme de son interlocuteur et c'est ainsi qu'il répondait, non à ce qu'on lui demandait par des mots, mais bien aux paroles inexprimées.

Quand je commençai à comprendre cette merveilleuse technique d'enseignement, je reconnus pour la première fois combien sublime est le rôle d'une âme aspirant à en guider une autre sur le sentier de la vérité. Je devinais pourquoi le Maître de cette technique semblait éluder beaucoup de mes questions et me parlait des nombreuses occasions qui m'étaient offertes d'aimer et de servir autrui en demeurant au poste même que j'occupais alors.

Les étudiants de nos écoles et de nos universités seraient pleins d'ardeur et de joie en cheminant dans ce sentier si leurs conseils d'administration, leurs présidents et leurs maîtres avaient seulement la plus faible notion de cette technique d'enseignement. Il suffirait pour cela de reconnaître le seul fait fondamental que toutes les âmes en ce monde sont "affolées à la recherche de l'Ami".

Bien qu'ils croient le contraire, les hommes n'ont pas besoin de réponse à leurs questions individuelles, personnelles et particulières. Ils ne désirent qu'une seule chose : cette vérité fondamentale qui les affranchira de toute la science livresque fabriquée par les hommes et qui, comme une "noire poussière soulevée par les hommes bornés", les a enveloppés, eux-mêmes et le reste du monde.

Ce qu'il leur faut, c'est le Soleil du monde de la réalité. Ils trouveront eux-mêmes le chemin quand ils seront libérés de l'obscurité du monde des contingences et de la "prison du moi". Dans cette resplendissante lumière, chaque question apporte sa propre réponse. Le ciel est à portée de la main ; Dieu devient l'oreille même avec laquelle l'homme entend la réponse à tout ce qu'il demande. Car lorsque nous parlons de Dieu, nous entendons par là : vérité, sagesse, chemin de la vie heureuse et féconde, demeure de paix, vie éternelle, monde de la réalité, car toutes ces expressions sont synonymes de Dieu, et le but de toute éducation devrait être d'arriver à le savoir.

La connaissance positive de cette vérité permettait à Abdu'l-Baha d'atteindre cet élément divin caché sous les futilités accumulées du monde des contingences et qui sont le fruit des agitations stériles de la vie matérielle. "J'espère, m'a dit une fois le Maître (et il l'a répété souvent à d'autres que moi), que tu t'élèveras à un tel niveau que tu n'auras plus besoin de poser des questions" ("Promulgation of universal Peace", page 453).

Quand le Maître fut de retour à New-York, je repris pour la première fois contact avec lui à une réunion des amis dans le studio de Mademoiselle Juliette Thompson (W. dixième rue) qui était en train de peindre le portrait immortel d'Abdu'l-Baha. J'étais devenu le constant habitué des classes d'études baha'ies organisées chez elle tous les vendredis soirs, ce qui contribuait grandement à maintenir mon intérêt en éveil.

Abdu'l-Baha développait ce soir-là un thème en deux parties. D'abord, la force évidente et la souveraineté de Baha'u'llah qui, malgré les rigueurs de son incarcération, dominait les murs de la prison, les gouverneurs et les geôliers. Deuxièmement, Abdu'l-Baha démontrait de manière concluante, que les préceptes de Baha'u'llah contenaient beaucoup d'éléments nouveaux qu'aucun des anciens prophètes de Dieu n'avaient encore révélés.

Après douze ans d'exil, Baha'u'llah subit vingt-huit ans de captivité dans la prison de Saint-Jean d'Acre, près du mont Carmel, et Abdu'l-Baha y demeura enfermé durant exactement quarante ans. C'est cependant de cette prison que Baha'u'llah écrivit au shah de Perse et à cet abominable tyran nommé Abdu'l-Hamid, en "portant contre eux la grave accusation d'opprimer leurs sujets et d'abuser de leur pouvoir".

"Songez combien il était merveilleux de voir ce captif livré à la garde des Turcs, accuser en termes aussi hardis et sévères le roi même qui le détenait prisonnier. Quelle puissance nous voyons là ! Quelle grandeur ! Nulle part, dans l'histoire on ne trouve d'exemple d'un fait analogue.

Bien qu'il fût enfermé dans une forteresse, il ne tenait aucun compte de ces rois, ni du droit de vie et de mort qu'ils exerçaient, mais il leur parlait au contraire sans peur et sans détour." ("Promulgation of universal Peace", page 427).

Abdu'l-Baha prononçait ces paroles avec un air de majesté indescriptible ; une clarté radieuse, émanant d'un autre monde, illuminait son visage. Son être tout entier semblait sous l'empire de cette puissance dont il parlait. Il avait l'habitude de se promener de long en large, tandis que s'élevaient les accents cadencés de sa voix et que l'interprète traduisait phrase par phrase. En l'occurrence, cependant, la salle bondée d'amis n'étant pas très vaste, il lui restait peu d'espace pour se mouvoir. Néanmoins, sa vitalité spirituelle semblait déborder hors des limites de la pièce et, quant à moi, j'avais l'impression qu'il était partout à la fois et scrutait profondément tous les coeurs. Il semblait qu'il eût voulu dire : "Voilà cette puissance dont le Christ a parlé. Les légions angéliques auxquelles il refusa de faire appel ont été convoquées par Baha'u'llah, car les temps annoncés par le Christ sont arrivés, et le Roi des rois est monté sur son trône".

Le second sujet traité se rapportait aux préceptes absolument nouveaux de Baha'u'llah et qu'on ne trouve dans aucune des révélations précédentes. Je n'essaierai pas de résumer l'essence de ses paroles. Il suffit de dire qu'il releva neuf articles complètement nouveaux dans la révélation de Baha'u'llah. "Ceci , nous dit-il, est la réponse à ceux qui demandent : Qu'y a-t-il dans les préceptes de Baha'u'llah qu'on n'ait déjà entendu auparavant ?".

Pour conclure, il parla de la force qui naît de la persécution et cita ces paroles de Baha'u'llah :

"Priez pour que mes ennemis se multiplient... Ils sont mes hérauts. Priez pour que leur nombre augmente et qu'ils crient plus fort. Car plus ils me maltraiteront et s'agiteront, plus forte et puissante sera l'efficacité de la cause de Dieu. Et, finalement, la lugubre obscurité du monde extérieur se dissipera et la lumière de la réalité brillera jusqu'à ce que la terre entière resplendisse de sa gloire" ("Promulgation of universal Peace", page 432).



10) Allocution au grand hôtel du nord, l'univers de Baha'u'llah, l'évolution de l'humanité, la gloire du sacrifice personnel

"J'ai offert en sacrifice à Dieu, le Seigneur de tous mondes, et mon âme et mon corps. Je ne parle que sur son ordre, et par le pouvoir de Dieu et par sa puissance, je ne suis que sa vérité. En vérité, il récompensera les coeurs sincères".
Baha'u'llah.

Le banquet du Grand Hôtel du Nord, où se réunit, le 29 novembre, une nombreuse société, marqua le point culminant des discours publics d'Abdu'l-Baha en Amérique. Je ne me souviens d'aucune autre occasion aussi riche que celle-là en faits significatifs. Il y avait plus de six cents convives, et la magnifique salle du banquet était archi-comble. Là se trouvaient assemblés des gens de toutes conditions : tous les degrés de richesse, de pauvreté, de culture et d'ignorance y étaient représentés, ainsi que de nombreuses nations d'Orient et d'Occident.

L'universalité ne s'appliquait pas seulement au public, mais aussi aux buts de cette réunion. Il ne s'agissait pas de favoriser telle ambition personnelle ou politique ni de servir les intérêts d'un groupe social ou financier ou d'une organisation religieuse et ceci, déjà, donnait à ce banquet une physionomie unique. Mais si nous considérons comment Abdu'l-Baha définit lui- même ses objectifs, nous devons convenir que leur qualité exceptionnelle est de beaucoup surpassée par leur grandeur.

"Notre réunion, ce soir, a un caractère universel. Elle est céleste et divine par les buts poursuivis qui sont de servir la cause de l'unité du monde humain et de contribuer à l'établissement de la paix internationale. Cette réunion est consacrée à la solidarité et à la fraternité de la race humaine et à son bonheur spirituel. Elle a pour but de démontrer que les préceptes religieux ne font qu'un avec les principes de la science et de la raison ; développer les sentiments d'amour et de fraternité entre tous les hommes, chercher à abolir, à détruire les barrières qui divisent la famille humaine ; proclamer l'égalité de l'homme et de la femme, inculquer les divins préceptes et les lois morales ; illuminer et vivifier l'esprit par de célestes aperçus, attirer les dons infinis de Dieu, supprimer les préjugés de race, de nationalité et de religion, établir, enfin, les fondations du royaume divin parmi toutes les nations et tous les peuples" ("Promulgation of universal Peace", page 443).

Il serait difficile de trouver dans tel ou tel résumé de la foi baha'ie une raison suffisante pour nous la faire adopter. Cependant, je peux dire sans exagération que, pour ma part, au point de compréhension où j'étais alors arrivé, il me semblait qu'aucun esprit rationnel ne pouvait refuser d'examiner tout au moins ces questions avec attention, ardeur et empressement. Personne, certes, ne pouvait contester la valeur de tels objectifs.

Mais le tableau que présente ce résumé serait incomplet s'il ne décrivait pas la personnalité et ne racontait pas la vie de celui qui parlait.

Car nous avions devant nous le représentant, la vivante incarnation de l'idéal même qu'il exposait avec tant de calme. Tous ces nobles principes, il les mettait en pratique dans sa vie journalière par la parole, la pensée et l'action. Et mes affirmations ne résultent ni de ce que j'ai lu sur sa vie d'abnégation depuis sa huitième année ni du fait que ses ennemis eux-mêmes et ses persécuteurs ont reconnu unanimement et bien à contrecoeur qu'Abdu'l-Baha leur témoignait à eux, et à toutes les créatures, un amour désintéressé, quelle que fût leur attitude envers lui et la foi qu'il aimait. Non, mon jugement résulte de l'examen rigoureux auquel je me suis livré toutes les fois où j'ai eu un contact direct avec cette sublime personnalité.

Ceux-là comprendront ce que je veux dire qui ont lu cette chronique attentivement, en cherchant à travers la pauvreté des mots leur signification secrète. "Ni les controverses ni la polémique ne peuvent pénétrer le sens de ces choses, mais il y faut la clairvoyance spirituelle". De même qu'on ne pourrait concevoir que le soleil cessât de briller, de même on ne saurait imaginer qu'Abdu'l-Baha s'abaissât jusqu'au préjugé personnel ou aux sentiments d'animosité envers aucune créature, qu'il éludât aucun argument rationnel, ni qu'il agît ou parlât sous aucune autre inspiration que celle du Saint-Esprit dont tout son être était pénétré. Il enseignait aux autres ce qu'il était lui-même et, ce qu'il enseignait, il le mettait en action dans sa propre vie. Peut-on s'étonner que ces qualités réunies aient eu un caractère unique et tel que l'histoire en offre peu ou point d'exemple ?

Un autre aspect particulier de son discours me fit, à cette époque, une impression profonde. Il ne parla pas spécialement de la foi baha'ie ni de lui-même et de Baha'u'llah. "Voilà, semblait-il dire, l'idéal dont je suis le champion. Si vous lui accordez quelque valeur, vous désirerez peut-être savoir d'où vient cette puissance qui, durant les soixante dernières années, a attiré l'attention de l'humanité sur cet idéal qu'elle avait négligé, méprisé et combattu sans cesse, au cours de son histoire. Il sera temps pour vous d'examiner la doctrine, la philosophie, la réplique spirituelle et dynamique de ces préceptes, après que vous aurez approuvé la vie que je vous propose et que vous aurez essayé de la vivre. Celui qui accomplit les oeuvres connaîtra la doctrine".

On m'a souvent posé cette question : "Pourquoi croyez-vous dans les enseignements de Baha'u'llah ?". Peut-être que les préceptes concernant la vie sociale dont j'ai donné plus haut le résumé ainsi que le récit de mes contacts avec le Maître permettront au lecteur de répondre à cette question. Mais peut-être aussi une réponse plus explicite est-elle nécessaire. On trouve cette raison dans ce fait : tout être humain normal a besoin d'une vérité fondamentale pour servir de base à sa vie.

Je ne suis pas devenu croyant par suite d'une explication préconçue de cette vérité fondamentale basée sur les idées de mon entourage. Il en est ainsi, par exemple, du chrétien élevé dans la doctrine du Christ, ou du musulman né dans un pays où sa religion est prédominante, ou enfin de n'importe quel adepte des diverses théologies du monde. Avant tout, au point de vue humain, je suis un être doué de raison. J'ai un cerveau qui a des exigences intellectuelles. Plus que partout ailleurs, j'ai trouvé dans les préceptes de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha des explications satisfaisantes sur le sens, l'origine et le but de la vie. Je n'hésite pas à déclarer que si demain on me présentait une philosophie plus élevée, plus satisfaisante, plus lumineuse, une spiritualité plus vivante, je l'accepterais aussitôt.

Mais voici la raison qui me semble concluante pour adopter les préceptes de Baha'u'llah : ils renferment un véritable univers de sagesse. Il nous est aussi impossible d'en définir les limites qu'à Einstein de marquer les bornes du monde matériel.

Je me souviens d'avoir reçu à la maison, il y a bien des années, une amie qui était curieuse de savoir pour quelle raison nous avions embrassé la foi baha'ie avec tant d'enthousiasme. C'était une jeune femme fort bien douée, artiste en sculpture, ayant un esprit cultivé, une grande expérience de la vie et une âme en quête de vérité. Après avoir causé quelque temps avec nous : "Mais comment, demanda-t-elle, peut-on choisir parmi les diverses et nombreuses croyances de l'humanité ? J'ai, par exemple, un ami juif. Il croit que sa propre foi répond à toutes les aspirations de l'esprit et du coeur, avec une conviction égale à la vôtre pour ce qui concerne la foi baha'ie. Et une autre de mes amies est fervente adepte de la science chrétienne. Elle peut ne pas comprendre pourquoi toutes les autres créatures humaines ne partagent pas sa croyance. Et, bien entendu, beaucoup de mes amis sont des chrétiens sincères, tant catholiques que protestants, et tous également certains que les dogmes de leur foi renferment ce qu'il faut pour bien vivre ici-bas et dans l'autre monde. Le bouddhiste, le musulman, le théosophe sont également convaincus. Alors, à qui de décider ?".

Nous lui avons répondu : "Nous devrions être bien reconnaissants qu'il y ait dans toutes les religions des âmes sincères qui cherchent la vérité et qui s'y attachent, car la vérité est une. Mais je me demande si, parmi vos amis, vous avez trouvé beaucoup de personnes ayant foi dans les préceptes et suivant de tout leur coeur l'exemple des fondateurs de toutes les religions. Votre ami catholique, par exemple, éprouve-t-il une entière sympathie et un amour sincère pour son frère protestant ? Est-ce que votre amie de la science chrétienne accepte les préceptes de son ami juif ? Peut-on concevoir que le croyant bouddhiste accepte et aime l'adepte de la science chrétienne, ainsi que le musulman et le juif, et qu'il les traite comme des égaux s'abreuvant à la même source de vérité universelle ?".

Elle répondit sans hésiter : "Non, évidemment, aucun ne pourrait agir ainsi".

Et cependant, lui avons-nous doucement expliqué, c'est exactement ce qu'éxigent les préceptes baha'is. Personne ne peut revendiquer le nom de baha'i s'il n'accepte pas tous les prophètes comme les porte-paroles du Dieu unique. Leurs enseignements fondamentaux sont identiques. Les lois qu'ils ont promulguées ne diffèrent que superficiellement, car leur rôle est de guider les hommes vers une civilisation plus haute, et les besoins de l'époque exigent une application spécifique de ces principes éternels. Par conséquent, accepter l'une de ces manifestations de la sagesse et de la puissance infinie équivaut à les accepter toutes. C'est ce que Baha'u'llah veut dire quand il parle de "l'unité" et de "l'unicité de Dieu". Ceci illustre ce que j'entends par une raison concluante pour qu'un esprit logique et rationnel accepte les doctrines de Baha'u'llah. Le cercle qu'il trace délimite un champ si riche qu'il n'exclut aucune créature, ne laisse nulle question sans réponse, nul problème sans solution, nulle perplexité sans éclaircissement. Et s'il en est ainsi, ce n'est point parce qu'on minimise l'importance des problèmes intellectuels, sociaux, économiques et religieux, mais parce qu'après les avoir simplifiés et réduits à l'essentiel, on les classifie de telle sorte que n'importe quel étudiant d'université puisse y trouver sa règle de vie.

Prenons un exemple : notre théorie matérialiste de l'évolution commence à la cellule originelle et finit à l'homme, ce qui laisse un vaste domaine absolument inexploré. Tout le substratum moral, sentimental et spirituel de l'homme devient une sorte de zone neutre. Ce n'est pas étonnant que des torrents de controverses se soient déchaînés dans cette zone. Baha'u'llah enseigne que Dieu et sa création ont toujours coexisté ; car on ne saurait concevoir un Créateur venu après sa création, un roi sans royaume, un général sans armée. Ceci, comme vous le voyez, coupe court aux interminables discussions relatives à l'origine de l'homme et de la vie. Qu'on l'accepte ou non, on ne peut nier que ce soit une base.

Un jour, on a demandé à Abdu'l-Baha quel était l'élément le plus important dans l'évolution humaine : l'hérédité ou le milieu ? Il répondit que les deux avaient leur importance mais qu'en étudiant la question de l'évolution, il ne fallait jamais perdre de vue que Dieu est le véritable Père de l'homme. On ne peut concevoir à notre raisonnement de base plus fondamentale que celle-là. Elle n'exclut aucune explication idéaliste ou matérialiste (s'il en est une) relative à l'origine de l'homme, mais elle inclut le domaine tout entier que nos savants négligent. Sans rejeter la théorie intellectuelle, elle la pare d'une radieuse simplicité et d'un sentiment éclairé sans lesquels naîtraient d'interminables conflits et controverses. Et, disons-le encore, rien dans cette hypothèse n'est contraire aux spéculations les plus avancées de la pensée scientifique :

"Les uns l'appellent évolution, les autres l'appellent Dieu".

On voit ici, soit dit en passant, un autre exemple de cette simplicité des principes fondamentaux de Baha'u'llah. Il essaye de libérer les hommes de cet esclavage des mots définitifs qui ne peut que les embrouiller et faire naître la confusion et les conflits. Il appelle cela "océan des noms" et attire notre attention sur la réalité intérieure qui échappe à toutes nos vaines tentatives pour la caractériser et la limiter.

Abdu'l-Baha, parlant de questions économiques, a dit : "Tous les problèmes économiques peuvent être résolus si on leur applique la science de l'amour de Dieu", c'est-à-dire : si la règle d'or, ainsi nommée mais qu'on traite comme si elle était de plomb (pis encore, car le plomb sert à quelque chose, tandis que la règle d'or semble avoir été reléguée sur un rayon dont on secoue rarement la poussière), si donc la règle d'or était actuellement appliquée à ces problèmes économiques qui, laissés sans solution, menacent de nous détruire, et si l'amour de Dieu, cet amour qui embellit la vie du foyer, était pris comme base scientifique pour régler nos affaires internationales et nationales, pour établir les rapports entre le travail et le capital, entre le riche et le pauvre, pour réglementer la monnaie et le commerce, il n'est pas douteux que les résultats seraient plus salutaires au bonheur des hommes que les méthodes politiques actuelles.

Ailleurs, Baha'u'llah déclara que la race humaine est issue de la même souche et que la conception de "l'unité de l'humanité" est essentielle dans la civilisation moderne. Au cours de ses nombreuses causeries sur ce sujet, Abdu'l-Baha a démontré de manière concluante que toutes les races sont issues de la même racine et que les différences superficielles de couleur, de physionomie etc. sont dûes à l'influence séculaire du climat et de l'alimentation, à la suite des migrations successives de cette unique race originelle. Ici encore, nous sommes non seulement absolument d'accord avec les plus récentes découvertes des anthropologistes et des ethnologues mais, comme corollaire aux principes énoncés plus haut, nous possédons une base scientifique pour aborder le problème des "déshérités", des "arriérés", des individus et des peuples assujettis. Si l'on comprenait et appliquait ces principes comme une découverte scientifique, il en résulterait immédiatement une nouvelle politique internationale et, au bout d'une génération, la disparition automatique des préjugés de race, de nationalité, de couleur et de classe sociale avec leur cortège habituel d'atrocités (lynchages, pogromes, expatriations, frontières armées). Et, du même coup, seraient abolies ces autres institutions presque aussi néfastes : tarifs douaniers, monopoles, accaparement des marchés, "expansion coloniale" et d'autres pratiques diaboliques du même genre.

Nous pourrions multiplier les exemples, mais ceci suffit à expliquer le point où je voulais en venir : les préceptes de Baha'u'llah sont simples, bien définis, facilement compréhensibles pour un cerveau normal, irréfutables, même par les esprits les plus scientifiques, applicables pratiquement à tous les problèmes modernes, et d'un caractère tellement universel qu'ils conviennent à tous les individus et à tous les peuples.

J'ai développé ce point assez longuement parce qu'il est essentiel de l'avoir fait comprendre avant de répondre à la question si souvent posée : que proposent ces doctrines qui soit digne d'être adopté par moi-même ou par n'importe quel être pensant ? La révélation de Baha'u'llah conçoit un ordre mondial entièrement nouveau, basé sur des principes éternels et essentiels qui, lorsqu'ils seront appliqués, sont susceptibles d'inaugurer une ère de prospérité, de bonheur et de paix inconnue jusqu'ici. Ces principes ont évidemment une base spirituelle et religieuse, mais le sens absolument nouveau attribué aux termes qui les expriment les met en parfait accord avec les recherches scientifiques et l'expérience humaine.

La conclusion de cette courte allocution souligne l'importance fondamentale de ce critérium des valeurs :

"Cette réunion est vraiment la plus noble du monde et la plus digne de louanges, à cause du sens profond de spiritualité et d'universalité des buts qu'elle poursuit. Un banquet rassemblant de tels convives impose à toutes les personnes présentes une dévotion sincère, et attire les bénédictions de Dieu... Soyez pleins de confiance et de persévérance, vos services sont confirmés par les puissances célestes, car vos intentions sont élevées et vos buts nobles et désintéressés. Dieu soutient ceux qui consacrent leurs efforts au bien et à l'amélioration du sort de toute l'humanité" ("Promulgation of universal Peace", page 444).

Six jours plus tard, j'assistai à une réunion où Abdu'l-Baha parla du "mystère du sacrifice". Dès les premiers jours de mon initiation, cet aspect des préceptes baha'is m'avait étrangement intéressé, comme le prouvent les questions que j'avais posées au Maître à cette époque, au sujet du renoncement (voir chapitre III).

Je ne puis m'expliquer, même aujourd'hui, pourquoi il en était ainsi, car la plupart de ceux qui entouraient le Maître en ce temps-là, parlaient surtout de la joie et du bonheur de la nouvelle naissance. Mais, dans mon cas, les affres de la parturition étaient trop apparentes, trop déchirantes et envahissantes pour échapper à l'attention. J'avais été si absorbé par mon effort pour couper le cordon ombilical qui me rattachait à la matrice du monde qu'il me restait peu de temps et d'occasions pour juger à sa juste valeur l'univers où j'étais introduit.

Si l'idée du sacrifice personnel éveillait en moi un intérêt aussi intense, on peut l'attribuer à ce fait : par suite d'une longue expérience, j'avais compris que l'égoïsme, l'égotisme, l'orgueil de ses propres talents (si modestes soient-ils) et le manque d'objectivité dans le jugement empêchent toute paix et tout progrès moral ou matériel. Ceux qui m'entouraient étaient, sans aucun doute, dominés par cette psychologie animale et égocentrique, sans parler des mobiles secrets auxquels obéissent hommes d'Etat, magnats des affaires, juges et gens du monde. Les théologiens eux-mêmes subissent cette emprise. Ils mettent bien l'accent sur l'idée de sacrifice, mais c'est le sacrifice de quelqu'un d'autre. Cette manière de s'en tirer est vraiment trop commode, pour ne rien dire de son caractère foncièrement déloyal et irrationnel.

Et cependant, en y réfléchissant, tout observateur reconnaîtra que le principe du sacrifice est à la base de la vie elle-même. C'est d'habitude au seul point de vue du consommateur qu'on envisage les rapports entre lui et l'aliment consommé. Mais, certes, si ce dernier pouvait être consulté, son rôle apparaîtrait tout autre. L'aliment pourrait juger ce qui lui arrive sous deux angles différents : ou bien il éprouverait du ressentiment à l'idée de perdre sa qualité d'animal ou de végétal ou, au contraire, il exulterait de passer de l'état animal ou végétal à celui d'organisme humain et de devenir une cellule active des muscles, des nerfs et du cerveau de l'homme. Nous considérons la nature comme un champ de bataille où s'affrontent le faible et le fort. Mais on pourrait tout aussi bien y voir le lieu de sacrifice où les formes de vie inférieures et faibles se transforment, par la voie du sacrifice, en formes supérieures et plus fortes. En somme, il est très possible qu'une des causes secrètes de la lente évolution des espèces soit justement ce principe du sacrifice.

Donc, quand Abdu'l-Baha commença son allocution par ces mots : "Je désire vous parler, ce soir, du mystère du sacrifice" ("Promulgation of universal Peace", page 444-448), je concentrai toute mon attention sur ce qu'il allait dire. Il fit d'abord remarquer que l'explication admise quant au sacrifice du Christ est de la pure superstition, car elle ne satisfait ni le bon sens ni la raison. Il développa ensuite en quatre points la véritable signification du mot sacrifice.

En premier lieu, le sacrifice du Christ consiste dans le renoncement volontaire à tous les biens de ce monde, y compris celui de la vie elle-même, sacrifice grâce auquel il a pu conduire les hommes dans le sentier de la véritable vie.

"S'il avait désiré sauver sa propre existence et n'avait pas consenti à s'immoler lui-même, il n'eût pas été capable de guider une seule âme. Ceci est une des significations du sacrifice...

On trouve une seconde signification dans cette parole du Christ : "Celui qui mange ma chair a la vie éternelle". Il est certain que l'être physique du Christ est né de Marie mais la réalité du Christ, les perfections du Christ venaient du ciel" ("Promulgation of universal Peace", page 445-447)

Il voulait dire, par conséquent, que tout homme participant à ces perfections et sacrifiant les joies de la terre aux joies divines entrerait dans le monde divin où vivait le Christ lui-même et serait affranchi des entraves du monde des mortels.

"Voici la troisième signification : Une graine se sacrifie à l'arbre qu'elle produit. En apparence, la graine est perdue ; mais cette même graine sacrifiée deviendra partie intégrante de l'arbre, de ses branches, de ses fleurs et de ses fruits.

Si cette graine n'avait pas sacrifié sa propre existence à celle de l'arbre, ni branches, ni fleurs ni fruits n'auraient poussé. Le Christ disparut en apparence... mais les bienfaits, les divines qualités et les perfections du Christ se manifestèrent dans la communauté chrétienne que le Christ avait fondée en se sacrifiant lui-même...

La quatrième signification du sacrifice, c'est le principe suivant lequel toute réalité sacrifie les choses mêmes qui la caractérisent. L'homme doit se détacher du monde de la nature et de ses lois, car ce monde matériel est celui de la corruption et de la mort. C'est l'empire du mal et des ténèbres, de la bestialité, de la férocité, de l'esprit sanguinaire, de l'avarice et de l'ambition, du culte de soi-même, de l'égotisme et de la passion... L'homme doit se dépouiller de ces tendances qui appartiennent au domaine superficiel et matériel de l'existence.

D'autre part, l'homme doit acquérir de célestes qualités et des attributs divins ; il doit se transformer à l'image et à la ressemblance de Dieu ; il doit devenir celui qui manifeste l'amour de Dieu, la lumière qui guide, l'arbre de vie et le dépositaire des bienfaits de Dieu.

C'est-à-dire que l'homme doit sacrifier les qualités et les attributs du monde de la nature pour se revêtir des qualités et des attributs du monde de Dieu" ("Promulgation of universal Peace", page 445-447)

Puis-je demander au lecteur de noter la courbe ascendante que suivent ces définitions et la manière dont Abdu'l-Baha insiste sur la responsabilité de l'individu qui veut parvenir à ce stade final de perfection. Rien ne dépend ici du sacrifice d'autrui. L'appel s'adresse à vous et à moi qui devons à tout prix abandonner le monde de l'homme bestial et charnel afin de pénétrer dans celui de la réalité qui échappe aux lois du temps, de l'espace et de la mort. Que tout cela est logique et simple ! Est-il rien de plus beau, de plus séduisant, que cet exemple qu'Abdu'l-Baha donne du sacrifice du fer transformé par le feu ?

"Observez les qualités spécifiques du fer : il est solide, noir et froid... Quand ce même morceau de fer absorbe la chaleur du feu... il échange sa qualité de substance froide contre celle de substance chaude qui est la caractéristique du feu, de sorte que le fer n'est plus ni solide, ni noir, ni froid. Il devient lumineux et se transforme en sacrifiant ses propres caractéristiques à celles du feu. De même, l'homme, séparé et détaché des attributs de ce monde, sacrifie les qualités et les exigences du domaine des mortels et manifeste les perfections du royaume de Dieu, exactement comme les qualités du fer disparaissent et font place à celle du feu...

Par conséquent, toute personne parfaite, spirituelle et illuminée se trouve placée au stade du sacrifice... Puisse la lumière divine se manifester sur vos visages, le parfum de la sainteté rafraîchir vos narines, et le souffle du Saint-Esprit vous donner la vie éternelle" ("Promulgation of universal Peace", page 447-448)

Lorsque ces derniers mots frappèrent mes oreilles, il me sembla que, pour la première fois depuis ces longues années de recherches et de luttes, j'apercevais un but défini et accessible. Quel prix ne paierait-on pas pour l'atteindre ? Car ce but n'est rien moins que la perfection.

Et ici il faut ouvrir une parenthèse pour expliquer le sens du mot "perfection" dans la terminologie baha'ie. On ne doit jamais perdre de vue que tous les exposés d'Abdu'l-Baha ont une base logique et scientifique. Il n'avance jamais rien (ceci est vrai du moins en principe) dont il ne puisse donner la preuve. En employant ce mot de "perfection", par exemple, on tient compte du principe de la relativité. On interprète ces mots de Jésus : "Nul n'est bon sauf Dieu" comme un axiome scientifique. C'est-à-dire, nul ne peut atteindre la perfection absolue excepté l' "Inconcevable", "Celui qui subsiste par Lui-même". Toute autre perfection est relative. Quand nous parlons d'une rose parfaite, nous ne voulons pas dire qu'il n'en existe aucune autre plus belle ou plus admirable, mais simplement qu'à ce moment là, et d'après notre expérience personnelle, elle nous paraît la plus belle et la plus parfaite que nous ayons jamais vue. Et quand nous qualifions ainsi cette fleur, nous pensons seulement à des roses de cette espèce et de cette couleur, sans inclure dans notre comparaison aucun objet d'une autre catégorie. Il se peut que, l'instant d'après, nous appliquions ce terme de "parfait" à un coucher de soleil, à un enfant ou à une action, mais en faisant toujours cette même réserve de relativité.

Donc, quand nous parlons d'un homme parfait, quel que soit le degré de noblesse morale qu'il ait atteint, nous ne voulons nullement faire entendre qu'il ne puisse être encore plus noble ou encore plus "parfait", mais seulement que les normes de sa conduite sont, par rapport à celles de l'homme moyen, les plus proches de notre idéal parmi tous ceux que nous connaissons.

Le problème se réduit par conséquent à une question d'idéal personnel et individuel et à une mesure de comparaison. Pour un bandit, l'idéal de perfection sera tout autre que pour Abraham Lincoln. Chaque âme doit créer ou s'assimiler un idéal de perfection qui, tout à la fois, lui soit accessible et lui convienne.

La différence entre l'idéal baha'i et tout autre idéal présenté antérieurement aux hommes consiste dans le fait suivant : la perfection du groupe est incluse dans le programme baha'i. Il implique le postulat de l'homme grégaire, social, cosmopolite, international, citoyen du monde. Par conséquent, dans cette catégorie, l'homme parfait devra simplement posséder les qualités qui, en s'étendant à un nombre suffisant d'autres personnes, amènera un ordre mondial dont voici le but : éliminer les facteurs qui, dans le passé et actuellement encore, ont pour effet certaines imperfections tant au point de vue individuel que social.

En employant le mot "perfection" (voir le 6ème paragraphe du chapitre IV) je veux dire ceci : depuis de nombreuses années, en ma qualité de croyant chrétien, je désirais suivre autant que possible la règle de conduite que le Christ a prescrite et dont sa vie a donné l'exemple. Or, j'entrevoyais pour la première fois la possibilité, la probabilité, la certitude même d'atteindre cet idéal. Je me disais : "Dussé-je y mettre cent mille ans, dans cette vie ou dans une autre, cela peut et cela doit être fait".

A cette époque, les lois de l'" ordre mondial" de Baha'u'llah n'avaient pas encore été élaborées, bien que dans ses écrits, il en eût implicitement donné une image. Par la suite, Abdu'l-Baha les a énoncées et expliquées. Mais alors, déjà, pour tout être capable de raisonner clairement, ce fait devenait évident : il suffisait que de telles perfections réalisées chez l'individu fussent propagées, acceptées, et qu'on essayât de s'en rapprocher, pour voir diminuer sinon disparaître tous les désordres du monde actuel (guerre, crime, pauvreté et confusion). Le fait est que les discours de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha sont pleins de brillantes descriptions de l'avenir du monde quand on aura mis cet idéal en pratique.

"Ce monde deviendra comme un jardin et un paradis...

Cet empan de terre deviendra un morceau du ciel".

Ce qui, peut-être, me remua le plus profondément fut ce clair exposé des résultats acquis par celui qui parvient au "stade du sacrifice". La libération du moi inférieur, animal, égoïste, intéressé ; quel but à garder sans cesse présent à l'esprit ! Et ce but n'avait plus rien de vague ni d'illusoire, mais il était au contraire visible et accessible, tout au moins en cet instant de lucidité intérieure.

De plus, le mot même de "sacrifice" avait pris un aspect séduisant. Il n'évoquait plus aucune idée de souffrance ou de privation, mais au contraire, j'y voyais positivement l'échange d'une chose de peu de valeur contre une autre infiniment plus précieuse. Ce n'était plus le renoncement aux trésors désirés mais l'acquisition de trésors désirables. Au lieu d'une offre douteuse, promettant un profit intangible et incertain, cela prenait l'aspect d'une affaire nettement avantageuse. J'étais au marché aux perles, et couvais maintenant des yeux la perle du plus haut prix.



11) Instruction sur la manière de vivre, qu'est-ce que l'autorité ?, la science de l'amour de Dieu

"Celui qui est la Beauté Ancienne s'est laissé charger de chaînes pour que l'humanité soit libérée de son esclavage, et il a accepté d'être emprisonné dans cette puissante forteresse pour que le monde entier parvienne à la vraie liberté. Il a bu jusqu'à la lie le calice de l'infortune afin que tous les peuples de la terre puissent atteindre à la joie éternelle et qu'ils soient remplis d'allégresse".
Baha'u'llah.

A mesure qu'approchait le jour où Abdu'l-Baha devait quitter l'Amérique, l'idée de son départ me devenait de plus en plus intolérable : ne plus pouvoir lui parler ni même échanger quelques mots avec lui, ne plus jouir du privilège, qui me semblait inestimable de l'observer tandis qu'il parlait ou marchait ou qu'il demeurait assis et silencieux en écoutant parler les autres ! Quelle souffrance ! Je crains d'avoir un peu délaissé ma famille et les fidèles de mon église pendant les cinq premiers jours de décembre 1912 ! Quand c'était matériellement possible, je jonglais avec mes occupations journalières pour le suivre partout où il allait. La seule occasion que je manquais fut la soirée à la Société de Théosophie, où il prononça une allocution la veille de son embarquement. Ce soir-là, j'étais occupé ailleurs et n'avais pu me libérer. Mais, à cette exception près, je fréquentais jour et nuit cette demeure du 780 West End Avenue, où Abdu'l-Baha passait ces derniers jours chez les amis dont j'ai parlé à plusieurs reprises au cours de ce récit, et qui avaient mis ce qu'ils possédaient à sa disposition, durant son séjour en Amérique.

Je me souviens tout particulièrement de l'après-midi du 2 décembre. En présence d'un groupe d'amis, le maître prononça des paroles si captivantes, si simples, si frappantes et qui stimulaient à tel point ce qu'il y a de plus élevé dans la nature humaine que je ne peux les comparer qu'aux derniers mots de Jésus à ses disciples. Le lecteur jugera du bien-fondé de cette comparaison. Il parla brièvement : environ trois cents mots qui sont publiés textuellement dans la collection de ses allocutions en Amérique. Je les citerai in-extenso. Ils en valent la peine. Mais quand ces mots sont écrits, quelque émouvants et stimulants qu'ils soient, ils ne peuvent rendre la grandeur, la douceur, l'humilité, l'amour qui les animaient. J'étais assis tout près de lui et j'avais l'impression qu'il me communiquait un véritable flot d'énergie spirituelle dont, par moments, j'étais comme submergé. Après avoir annoncé qu'il désirait nous donner, avant son départ, ses dernières instructions et exhortations, qui n'étaient autres que celles de Baha'u'llah, il continua ainsi :

"Vous devez témoigner à toute l'humanité un amour et une affection sans bornes. Ne vous élevez pas au-dessus des autres, mais considérez tous les hommes comme des égaux et comme les serviteurs du même Dieu. Sachez que Dieu est compatissant envers tous ; il faut donc que vous aimiez toutes les créatures de tout votre coeur. Préférez toute personne pieuse à vous-même ; soyez pleins d'amour pour toutes les races et de bonté pour les peuples de toutes nationalités. Ne dites pas de mal des autres, mais louez-les tous sans distinction. Ne souillez pas votre langue en disant du mal d'autrui. Considérez vos ennemis comme des amis et ceux qui vous veulent du mal comme s'ils vous voulaient du bien. Il ne faut pas voir le mal en tant que tel et faire ensuite un compromis avec votre conscience, car traiter avec douceur et bienveillance quelqu'un que vous trouvez mauvais et que vous croyez être un ennemi, ce serait de l'hypocrisie qu'on ne peut ni louer ni permettre. Non ! Vous devez regarder vos ennemis comme des amis, et ceux qui vous veulent du mal comme s'ils vous voulaient du bien, et il faut les traiter en conséquence. Agissez de telle sorte que votre coeur soit dépouillé de toute haine. Que votre coeur demeure insensible à l'offense. Si quelqu'un commet une injustice à votre égard et a des torts envers vous, pardonnez-lui instantanément. Ne vous plaignez pas des autres. Gardez-vous de les réprimander et si vous désirez admonester ou conseiller quelqu'un, ayez soin de ne pas le blesser. Concentrez toutes vos pensées vers ce but qui est de réjouir les coeurs.

Prenez garde ! Prenez garde ! de peur de blesser les coeurs. Autant qu'il vous sera possible, portez secours à vos semblables. Soyez une source de consolation pour tous ceux qui souffrent, soutenez les faibles, aidez les indigents, contribuez à la glorification des humbles et protégez ceux qui vivent dans les ténèbres de la peur. En résumé, que chacun de vous soit comme une lampe d'où rayonnent les vertus du monde des humains. Soyez dignes de confiance, sincères, affectueux et chastes. Soyez illuminés, spiritualisés, divins, glorieux, soyez vivifiés par Dieu. Soyez un baha'i" ("Promulgation of universal Peace", page 448-449)

En cette époque sans foi, où le monde intellectuel a l'obsession et l'illusion de sa propre infaillibilité, où la science n'admet rien en dehors de ses propres découvertes, où le mot même d'" autorité" considéré comme la source de toute vérité est frappé d'anathème par les hommes les plus réfléchis et les plus spiritualisés, de telles paroles resplendissent comme le soleil qui se lève sur un monde plongé dans les ténèbres.

S'il est permis d'interroger ces "ignorants que les hommes appellent des savants" (pour employer les propres termes de Baha'u'llah), je voudrais demander à l'un ou à plusieurs d'entre eux de nous proposer une définition du mot autorité. N'admettent-ils aucune autorité ou bien seulement celle qui traite des choses tombant sous les cinq sens ? L'autorité d'Aristote, de Newton, Hegel, Spencer et Einstein leur semble-t-elle évidente dans le champ d'expérience qui leur est particulier, et refusent-ils de reconnaître l'autorité de Moïse, Bouddha, Jésus, Muhammad, le Bab, Baha'u'llah et Abdu'l-Baha dans leur domaine propre ? Avant même de commencer à penser, prétendent-ils ne pas croire à l'existence, dans l'expérience humaine, de l'épouse, de l'enfant, de l'ami et du foyer, ni au fait que l'amour et le sacrifice personnel sont considérés comme inhérents à la nature humaine ? Est-ce qu'ils éliminent toute aspiration, tout amour du beau et du vrai, tout héroïsme et tout remords ?

Je crois entendre vos protestations : "Ah ! mais vous allez trop vite. Nous ne considérons aucun des hommes dont vous parlez comme des "autorités" dans leur propre domaine. S'il en était ainsi, ce serait anéantir tout progrès, toute invention, tout espoir de jamais avancer dans le chemin de la vérité. Nous les acceptons seulement comme des "autorités" aussi longtemps qu'un autre n'a pas prouvé que leurs affirmations sont erronées. Quand Einstein et Minkowski, par exemple, ont publié leurs théories qui bouleversaient toutes les notions acquises jusque-là sur l'espace et le temps, et quand Rutherford, un peu plus tard, énonça des idées qui modifiaient également notre conception fondamentale de la matière, nous n'avons pas reconnu leur "autorité". Bien au contraire, ils ont été attaqués de tous côtés et en butte aux critiques acerbes de tous les savants du monde. Plus tard seulement, et en faisant la réserve de futures découvertes éventuelles, on les a salués provisoirement comme des autorités. A tout moment, un nouveau facteur peut intervenir qui ébranlera radicalement la base sur laquelle repose leur hypothèse. Voilà pourquoi nous refusons d'accepter, dans le domaine abstrait, ce qui nous semble inacceptable au point de vue concret".

Telles ne sont peut-être pas exactement vos paroles, mais à peu de choses près c'est là l'expression de votre pensée, car celui qui est à la fois penseur et homme de science en est réduit à ce credo. Et je voudrais encore lui demander si, par hasard, il croit vraiment que dans les questions spirituelles et abstraites l'attitude du penseur moderne soit différente en face de ce qu'il appelle la vérité révélée ? Pour le baha'i, ce n'est certainement pas le cas. "Recherche indépendante de la vérité", tel est le premier principe du véritable penseur baha'i. C'est ce que Baha'u'llah conseille positivement de faire, j'allais presque dire qu'il l'ordonne. En expliquant ce dogme fondamental, Abdu'l-Baha s'exprime ainsi :

"Si la religion n'est pas en accord avec la science et la raison, elle n'est que superstition. Dieu a créé l'homme de telle sorte qu'il puisse discerner la réalité de la vie, et il l'a doué d'intelligence et de raison pour qu'il découvre la vérité. C'est pourquoi les connaissances scientifiques et les croyances religieuses doivent subir l'analyse de cette divine faculté des hommes".

Et ailleurs:

"Si la religion est en contradiction avec la raison et avec la science, aucune foi n'est possible ; et quand la foi et la confiance dans la religion divine ne se manifestent pas dans les coeurs, il ne peut y avoir de progrès spirituel".

Et ailleurs encore:

"Dieu a accordé à l'homme le don d'intelligence pour lui permettre de peser chaque fait ou chaque vérité qu'on lui présente et de juger s'ils sont rationnels ou non".

Et enfin cette dernière citation (bien qu'il serait possible de les multiplier presque indéfiniment) :

"Mieux vaudrait n'avoir point de religion qu'une religion non conforme à la raison".

Ce qui revient à dire qu'un penseur moderne ayant la foi religieuse et un savant définissent l'" autorité" de manière identique. Rien n'est accepté sans passer par le crible de la raison humaine. Notons cependant cette différence : si l'on désigne par baha'i celui qui cherche la lumière avec sincérité et qui l'aime quelle que soit la lampe d'où elle rayonne, nous verrons que ce baha'i élargit le champ de sa recherche de la vérité afin de lui faire non seulement englober les ressources des sens, mais encore celles aussi importantes, sinon plus, appartenant au domaine des émotions, de l'idéal, des aspirations et désirs de l'âme et de l'esprit.

Je proteste intérieurement depuis longtemps contre ceux qui, s'intitulant intellectuels, prétendent que le domaine de la science est strictement limité aux perceptions des sens. Pourquoi le champ tout entier de l'expérience humaine ne serait-il pas inclus dans le mot science ? Quelqu'un a dit qu'on ne peut rien prouver quant aux choses qui valent la peine de l'être. Si quelqu'un nous suggérait l'idée, à vous ou à moi, que notre amour pour une femme ou un enfant n'existe pas, étant donné que le microscope ne peut en fournir la preuve, nous serions en droit de trouver cette remarque injurieuse. Cependant, en réalité, l'amour peut être "prouvé" aussi bien que la loi de gravitation, cette loi, soit dit en passant, au sujet de laquelle nos savants commencent à soulever des doutes. Mais ils n'osent pas douter du phénomène de l'amour et de ses diverses manifestations dans le champ d'expérience de la race humaine, car le champ total de cette expérience est capable de fournir la preuve de cet amour.

Donc, quand j'accepte sans hésiter les paroles citées plus haut et reconnais leur "autorité" en ce qui concerne l'idéal et la vie supérieure, c'est seulement après les avoir passées au crible de ma raison et de mon jugement. Ces doctrines ne sont sûrement pas déraisonnables. L'intelligence ne peut nier qu'elles soient rationnelles et simples. La sensibilité, le "coeur", ne peuvent les qualifier de puériles ni les rejeter comme n'étant pas satisfaisantes. Mon expérience personnelle et l'histoire de la race humaine confirment que ces grands préceptes s'appliquent avec succès aux affaires des hommes, ou alors Marc-Aurèle, Epictète, Emerson et bien d'autres encore sont des sots n'ayant poursuivi que des chimères.

Donc, si les gens faisant autorité en matière de sciences appliquées ne sont considérés comme tels qu'après avoir subi l'épreuve de la raison individuelle, et si le baha'i (c'est-à-dire toute personne cherchant la vérité sincèrement et sans préjugés) définit l'autorité dans les mêmes termes ; si les uns et les autres admettent que ces "autorités" puissent être supplantées par une vérité supérieure se révélant ultérieurement, et si l'une de ces "autorités" embrasse un domaine beaucoup plus vaste que les autres, si elle satisfait plus complètement toutes les aspirations de la nature humaine et répond mieux aux formes de la vie actuelle, il me semble que, non seulement nous aurions raison de les considérer toutes deux comme appartenant au domaine scientifique, mais encore faudrait-il déclarer que la plus grande, la plus fondamentale de toutes les "sciences" est celle dont le champ d'action est le plus étendu.



12) Le centre du pacte, un nouvel ordre mondial, civilisation divine, le royaume de Dieu sur la terre

"L'équilibre du monde a été détruit sous l'action vibrante de ce très grand, de ce nouvel ordre mondial. L'ordre sur lequel reposait jusque-là l'humanité a été révolutionné par cet unique et merveilleux système, dont les yeux mortels n'avaient jusque-là jamais vu l'équivalent".
Baha'u'llah.

Le soir de ce même 2 décembre, Abdu'l-Baha parla devant de nombreux amis réunis dans cette maison déjà mentionnée au chapitre précédent. Il prit pour thème les préceptes spirituels particuliers à la révélation de Baha'u'llah. Il est nécessaire d'approfondir quelque peu les paroles d'Abdu'l-Baha à ce sujet, afin que le lecteur comprenne mieux les influences qui ont eu un effet si bouleversant sur la vie de l'auteur.

Et ici une digression s'impose. Je dois expliquer pourquoi je me suis forcé à raconter si franchement des choses intimes et personnelles que j'aurais gardées cachées au plus profond de mon coeur si j'avais agi selon mon propre sentiment. Pendant bien des années, j'ai essayé de me dérober à la responsabilité que cette obligation m'imposait ; mais pressé par les instances de mes amis, je ne peux plus le faire. En voici la raison :

L'humanité est une. Tout individu est en relation aussi bien spirituelle que physique avec les autres hommes. Mêmes espoirs, mêmes rêves, mêmes aspirations. Les hauts et les bas, les angoisses et les joies, les victoires et les défaites peuvent varier d'intensité d'un individu à l'autre selon les aptitudes et le courage de chacun, mais tous cheminent à peu près sur le même sentier et combattent sur le même terrain.

Donc, si dans la foule qui lutte pour satisfaire ses aspirations, un de ces individus a trouvé le chemin conduisant à la "demeure de paix" ; si, même sans triompher pendant toute la campagne, il a gagné quelques batailles sur le champ de la lutte universelle, l'histoire de cette campagne ne doit-elle pas être racontée à ces innombrables frères répandus dans le monde entier et encore "affolés à la recherche de l'Ami" ? Quand on sait que ces frères demeurent si inutilement et désespérément engagés dans les complications d'une civilisation agonisante et qu'on pourrait renouveler leur courage, leur espoir et leur énergie en leur montrant la voie qui sort de la jungle, cette voie trouvée par quelqu'un qui a combattu sur le terrain où eux-mêmes luttent sans but et sans espoir ; quand on sait qu'on pourrait secourir (si peu que ce soit) ces créatures qui, comme moi, sont égarées et attristées, afin qu'avec l'aide de Dieu elles affrontent la même armée d'ennemis spirituels et qu'elles en triomphent... il me semble que c'est là un devoir auquel on ne peut se dérober. D'où cette histoire.

Ce chapitre est consacré à un résumé des préceptes de Baha'u'llah exposés par Abdu'l-Baha en cette mémorable soirée("Promulgation of universal Peace", page 449-453)

Il commença par nous dire qu'il allait nous parler de quelques-uns des préceptes particuliers à la doctrine de Baha'u'llah, mais que, outre ceux-ci, il y en avait beaucoup d'autres dans les livres, tablettes et épîtres de Baha'u'llah, tels que : "Les Paroles Cachées", "Les Bonnes Nouvelles", "Les Paroles de Paradis", "La Tablette du Monde", "Le Kitab-i-Aqdas" ou "Très-Saint Livre", et qu'aucun de ces préceptes ne se trouve dans les livres et épîtres des autres prophètes.

Il commença ainsi : "Un précepte fondamental de Baha'u'llah est l'unité de la race humaine". S'adressant à tous, il leur dit :

"Vous êtes les feuilles d'un même arbre et les fruits d'une même branche. Ce qui signifie que le monde humain est comme un arbre. Les nations et les peuples sont les différentes parties et branches de cet arbre, et les créatures humaines, prises individuellement, en sont comme les fruits et les fleurs. Dans tous les préceptes religieux du passé, on a représenté le monde des hommes comme s'il était divisé en deux parties : d'un côté, le "peuple du Livre" (les adeptes d'un certain Prophète) ou arbre du bien et de l'autre, le peuple de l'infidélité et de l'erreur, ou arbre du mal... Baha'u'llah, dans ses préceptes, a plongé l'humanité entière dans l'océan de la générosité divine.

Les uns sont endormis, il faut les réveiller. D'autres sont malades, ils ont besoin d'être guéris. Il y en a qui manquent de maturité comme des enfants, ils ont besoin d'être éduqués. Mais tous bénéficient de la bonté et des dons de Dieu" ("Promulgation of universal Peace", page 449)

Le lecteur jugera si l'application de ce principe à la politique internationale, au commerce et aux questions religieuses, pourrait contribuer ou non au bonheur et à la prospérité du genre humain.

Ce principe implique évidemment que toutes les races, quelle que soit leur couleur, ont les mêmes aptitudes au progrès intellectuel et spirituel, que toutes sont entravées par les mêmes handicaps, et qu'une même méthode peut les affranchir. Si le lecteur conteste l'exactitude scientifique de ces affirmations, je lui propose d'avoir recours à la compétence d'un ethnologue moderne et autorisé.

"Voici un autre principe également nouveau, continua Abdu'l-Baha : c'est la recherche de la vérité, ce qui veut dire qu'aucun homme ne devrait suivre aveuglément la voie de ses ancêtres et de ceux qui l'ont précédé mais, au contraire regarder avec ses propres yeux, écouter de ses propres oreilles et approfondir la vérité, afin de l'adopter en connaissance de cause et non par esprit d'imitation et par un acquiescement aveugle aux croyances ancestrales"

J'ai indiqué dans le chapitre précédent combien ceci influe profondément sur le sens traditionnel attaché au mot "autorité". Mais n'oublions pas que cette influence se manifeste aussi bien sur le sens que l'humanité a de tous temps attribué aux mots "religion", "loi", "gouvernement", "éducation". En somme, presque tous les aspects de notre vie sociale, économique ou religieuse ont subi l'influence d'une opinion individuelle énoncée par quelqu'un dans un passé lointain. Les lois qui nous régissent ont été formulées, soit par les Romains, soit par la jurisprudence anglo-saxonne. Les documents législatifs eux-mêmes sont rédigés dans une langue qui a un relent de poussière des cours de justice d'il y a mille ans ou plus encore. En matière d'éducation, nous suivons les lois établies à une époque où maîtres et élèves vivaient dans des conditions bien différentes des nôtres et poursuivaient un tout autre idéal.

Mais à quoi bon continuer ces explications ? Les faits sont évidents. Et l'esclavage monstrueux dont nous subissons le joug en cette époque nouvelle de la radio, des aéroplanes et des soviets, n'est pas réservé exclusivement à ce qu'on nomme la foule inconsciente. Il est vrai que durant quelques siècles encore, la grande majorité des hommes se contentera de suivre plutôt que de diriger. Comme le remarque James Truslow Adams : "Pendant longtemps encore on ne pourra s'attendre à ce que le commun des mortels sache raisonner aussi bien que John Dewey. Ce serait aussi irrationnel que de croire qu'il puisse faire de la sculpture comme Phidias ou de la peinture comme Rembrandt. L'homme moyen se laisse diriger par ses désirs et par ses émotions". Mais quand un esprit d'il y a peut-être deux mille ans exerce une influence prépondérante sur les autres esprits et que cette subordination s'étend aux élites de la race dans les domaines de l'intelligence, de l'éducation, de la politique, de la religion et des lois, il nous incombe d'étudier attentivement quelle est la qualité du terrain au fond de ce précipice vers lequel nous courons tous comme des insensés. Quelle est la résistance du sol ? Quelle ruine entraînera l'inévitable écroulement d'une civilisation qui s'obstine à se laisser guider par la superstition plutôt que par la raison ?

Avec quelle simplicité, quelle noblesse, quelle précision scientifique Baha'u'llah met le doigt sur le point crucial !

"O Fils de l'Esprit ! A mes yeux, ce que j'aime par dessus tout est la justice(un jugement clair et pénétrant)... Par elle, tu pourras voir par tes propres yeux et non par ceux des autres, et tu pourras comprendre par ton propre savoir non par celui du prochain. Pèse bien ceci : Comment dois-tu être ? En vérité, la justice est le don que je te fais, le signe de ma tendre bonté. Fixe donc ton regard sur elle" (Les Paroles Cachées", Baha'u'llah)

Je demande encore au lecteur de considérer quel serait, très probablement, l'effet produit sur la civilisation si les dirigeants de la pensée mondiale pouvaient être persuadés subitement que l'auteur de ce paragraphe sublime appartient à la longue lignée des prophètes inspirés de Dieu et qu'il est apparu dans le monde actuel pour être le chef de la race et pour établir un nouvel ordre mondial dont les préceptes fondamentaux incitent chaque individu à prendre conscience de sa propre responsabilité. Songez que l'application de ce seul précepte entraînerait la suppression immédiate des abus dans tous les domaines : religion, législation, éducation et gouvernement. Il est impossible de prédire à quel degré de beauté et de joie parviendrait, au bout de deux ou trois générations, une civilisation qui s'inspira du sentiment de l'amour de Dieu (amour du nouveau messie dont le sanctuaire sur la terre est le temple de la "Gloire de Dieu" ).

Abdu'l-Baha continua en ces termes :

"Sa Sainteté Baha'u'llah a dit que toutes les religions ont une seule et même base ; que l'unité est la vérité et que la vérité est une et n'admet pas la pluralité.

Il montre qu'à l'époque actuelle, la religion doit être une cause d'union, d'harmonie et de concorde parmi les hommes. Si c'était une cause de discorde et d'hostilité amenant la division et créant des conflits, l'absence de religion dans le monde serait préférable.

Il déclare en outre que la religion doit être d'accord avec la science et la raison. Dans le cas contraire, c'est une superstition"

Inutile d'insister sur la sagesse et le bon sens de ces principes ni de parler des résultats pratiques pouvant résulter de leur application, car tout cela paraît évident.

"Baha'u'llah déclare aussi que la femme est l'égale de l'homme. Ceci appartient en propre à sa doctrine, car toutes les autres religions ont placé l'homme au-dessus de la femme" ("Baha'u'llah et l'ère nouvelle", Esslemont)

En commentant ce passage, je ferai simplement remarquer que le fondateur de la foi baha'ie a énoncé ce principe dès 1853, et en Perse, c'est-à-dire dans un pays qui, depuis un temps immémorial, a placé la femme au même rang que l'animal, en lui déniant jusqu'à la possibilité d'avoir une âme. C'est vers 1848 qu'apparut, en Perse, une femme qu'on peut nommer à juste titre la première suffragette. Elle s'appelait Qurratu'l-Ayn (Consolation des yeux) et fut la seule femme parmi les dix-huit disciples du Bab, le divin précurseur de Baha'u'llah.

"Elle rejeta le voile, dit Abdu'l-Baha, soutint des controverses avec les hommes les plus érudits et fut chaque fois victorieuse. Lapidée dans les rues, exilée de ville en ville, menacée de mort, elle demeura inébranlable dans sa résolution de travailler à l'affranchissement de ses soeurs. Elle supporta les persécutions avec le plus grand héroïsme et fit des conversions jusque dans sa prison. S'adressant à un ministre persan qui la retenait captive chez lui, elle s'écria : "Tu peux me tuer quand tu voudras, mais tu ne peux arrêter le mouvement d'émancipation des femmes". Finalement, elle fut étranglée, et son corps fut jeté au fond d'un puits vide que l'on combla ensuite avec des pierres. En se préparant à l'exécution, elle revêtit ses plus beaux atours, comme pour aller à une fête de mariage" (Promulgation of Universal Peace", page 450)

Ainsi parla Abdu'l-Baha de cette héroïque féministe qui fit le sacrifice de sa vie pour la libération de ses soeurs, en un temps où Suzanne B. Anthony, France Willard et les autres n'avaient pas encore commencé leur campagne.

"Voici un autre principe religieux, nouveau lui aussi : qu'il s'agisse d'une secte, d'une confession religieuse particulière, de patriotisme ou de politique, les préjugés et le fanatisme sont des éléments destructeurs de la solidarité. C'est pourquoi l'homme doit s'affranchir de telles entraves, afin que l'unité de l'humanité devienne manifeste".

Les préjugés sont comme un cancer qui ronge le coeur de la société humaine. Ils affectent toutes les relations entre les hommes, depuis le snobisme de coterie jusqu'à ces antagonismes de race et de religion qui aboutissent aux lynchages, aux pogromes et à des massacres comme celui de la Saint-Barthélemy et comme ceux dont les Arméniens furent victimes pendant des siècles.

Je ne demande pas au lecteur de croire qu'on puisse d'un seul coup extirper un pareil cancer. Qu'il veuille bien seulement se demander s'il n'y aurait pas quelque chance de le détruire, au cas où une minorité influente de dirigeants mondiaux (entraînant nécessairement la masse de leurs adeptes) arriverait, après un examen critique, à reconnaître l'" autorité" de celui qui promulgua ce principe.

"Baha'u'llah assure, continua Abdu'l-Baha, que la paix universelle est l'accomplissement fondamental de la religion de Dieu. Elle règnera un jour parmi les nations, les gouvernements et les peuples, entre les religions, les races et les hommes de toutes conditions. Ceci est une des caractéristiques de la parole de Dieu exprimée dans cette révélation" (Promulgation of Universal Peace", page 451).

C'est ce que Baha'u'llah nomme "la paix suprême". Notez bien qu'elle n'implique pas seulement la cessation de la guerre. Cette paix-là pénètre jusqu'au fond même des choses et englobe la vie de l'individu dans toute sa complexité, la société où il évolue et les émotions qui sont les mobiles principaux de ses actions.

"Baha'u'llah déclare que toute l'humanité doit être éduquée et accéder à la connaissance"3.

Ici encore, je ferai remarquer que ce principe a été formulé à une époque où, dans toutes les parties du monde, l'éducation était la prérogative d'une certaine classe. A cause de leur situation sociale, des millions d'enfants et d'adultes se voyaient privés de ce privilège de la culture intellectuelle qui est la source du pouvoir. On comprenait avec raison qu'en permettant à la meute des petites gens d'accéder à cette source du pouvoir que détenaient les maîtres, ceux-ci risquaient, sous la pression de la meute, d'être chassés de leurs places. Coïncidence curieuse, pour ne pas dire plus, c'est au moment où Baha'u'llah promulgua ce commandement, qu'on vit naître ce qu'on appelle l'éducation libre "pour les gens du commun". Et ce fut aussi l'époque des premiers efforts féconds tendant à libérer le peuple dans tous les domaines de l'activité humaine.

"Baha'u'llah a exposé la solution du problème économique et indiqué le remède.

Il a institué et établi la maison de justice dont le rôle est politique autant que religieux, et qui réalise l'union complète et la fusion de l'Eglise et de l'Etat. Cette institution est placée sous la protection de Baha'u'llah lui-même. Une maison de justice universelle ou internationale sera également créée et ses règlements seront conformes aux commandements et aux préceptes de Baha'u'llah. Toute l'humanité devra obéir aux ordres émanant de cette maison de justice universelle, qui sera entretenue et organisée par les maisons de justice (locales et nationales) du monde entier, et le monde entier sera placé sous sa juridiction" (Promulgation of Universal Peace", page 451).

C'est-à-dire que Baha'u'llah a conçu et institué une organisation mondiale d'un type analogue à celui du gouvernement fédéral des Etats-Unis : il prévoit une fédération des nations du monde ayant à sa tête une Maison de Justice centrale. Mais notons cette importante différence dont les effets portent loin, c'est que, dans le plan de Baha'u'llah, la tête dirigeante aura un rôle religieux aussi bien que politique. Cette conception effraie ceux pour lesquels le mot de religion évoque les abus résultant de la lutte entre musulmans et chrétiens, catholiques et protestants, et même entre les innombrables sectes de toutes les religions. Mais si l'on veut bien comprendre que cette religion d'Etat prescrite par Baha'u'llah, a pour base l'unité mondiale, non seulement dans le domaine de la religion, mais encore dans celui de l'éducation et de toutes les activités tant sociales qu'économiques, si l'on veut bien se rendre compte de ceci : les règlements de la maison de justice seront conformes aux commandements et préceptes de Baha'u'llah qui abolissent les préjugés, la bigoterie et les discordes, alors on verra que les objections à une telle fusion tendent à disparaître.

Pour établir un parallèle, supposons qu'à l'époque du concile de Nicée, en 325 ap.J.C, on eût rédigé une constitution politique du Saint Empire romain en prenant pour base le Sermon sur la montagne, le chapitre XIII de la première Epître aux Corinthiens, le chapitre XII de l'Epître aux Romains, les épîtres de Jean et quelques paragraphes de l'Ancien Testament ayant une aussi haute portée morale. Supposons encore qu'un des principes énoncés dans cette constitution eût été le suivant : tous les prophètes des autres religions ont une autorité égale à celle du Christ et de Moïse, l'autorité de Zoroastre, de Krishna et de Bouddha est égale à celle du Christ et tous leurs adeptes participent aux bienfaits résultant de cette union des peuples et des religions sous le Saint Empire romain. En poussant plus loin notre hypothèse, supposons que le Christ lui-même, dans le but d'établir ce qui est énoncé plus haut, eût laissé une constitution écrite de sa main et scellée de son sceau, qu'il eût désigné un de ses disciples pour être le chef du conseil gouvernant l'Empire et donné des instructions précises quant au choix de ses successeurs, la désignation de ceux-ci incombant à un cabinet ou conseil élu par le suffrage populaire de toutes les nations du monde. Si vous avez assez d'imagination pour supposer tout cela, alors, en toute équité, vous conviendrez que l'histoire des neuf derniers siècles eût été, dans ce cas, totalement différente.

Et pourtant, tout ce que j'ai osé présenter comme une hypothèse au sujet du christianisme est encore bien au-dessous de la réalité des faits qui sont à la base de la religion mondiale baha'ie. Le lecteur en verra la preuve à la fin de ce chapitre.

Enfin, le dernier des traits caractéristiques de la révélation de Baha'u'llah dont Abdu'l-Baha parla ce soir-là et qui, d'habitude, n'est pas mis en valeur, est cependant d'une importance capitale. Abdu'l-Baha l'appelle la caractéristique essentielle de la doctrine de Baha'u'llah.

"Il s'agit du choix et de la désignation du Centre du Covenant. Par cette clause et cette nomination, il a protégé la religion de Dieu et l'a mise à l'abri des dissidences et des schismes, en rendant impossible à quiconque la création d'une nouvelle secte ou d'une faction parmi les croyants. Pour assurer l'unité et la concorde, il a conclu un pacte avec tous les peuples de la terre, et a désigné celui qui aurait pour mission d'interpréter et d'expliquer ses préceptes, de sorte que nul ne puisse y substituer son propre point de vue et ses opinions personnelles et créer ainsi une secte fondée sur une compréhension individuelle des paroles divines" (Promulgation of Universal Peace", page 451)

C'est-à-dire que, dans ses dernières volontés et dans son testament, Baha'u'llah déclare que son propre fils, Abdu'l-Baha, sera seul qualifié pour interpréter le sens de ses préceptes et ce qu'ils impliquent. "Je l'ai fait, a dit Baha'u'llah, non parce qu'il est mon fils, mais parce qu'il est, dans le monde, le plus pur canal par lequel l'eau de la vie puisse se répandre".

Pour compléter ce tableau, il faut ajouter quelques mots d'explication relatifs aux dernières volontés et au testament qu'Abdu'l-Baha laissa en quittant ce monde en 1921. Dans ses dernières volontés, il nomma son petit-fils Shoghi Effendi, alors âgé de vingt-cinq ans, Gardien de la cause de Dieu et le chef de la première maison de justice (nota : Il s'agit de l'institution internationale ; Depuis 1963, l'institution a été créée sous le nom précis de Maison Universelle de Justice) . La principale fonction du Gardien est de définir sans équivoque le sens des préceptes de Baha'u'llah et ce qu'ils impliquent.

Maintenant, faisons encore appel aux ressources les plus vives de notre imagination. Supposons que Pierre ait été, au lieu d'un disciple-pêcheur, le propre fils de Jésus, élevé et instruit par ses soins depuis l'enfance, et que Jésus, à mesure qu'il avançait en âge, ait écrit d'innombrables livres et épîtres, et qu'il ait eu un nombre incalculable d'entretiens avec ses disciples dont la multitude se chiffrait, de son vivant, à plusieurs centaines de mille. Supposons toujours qu'il ait vu des milliers de croyants subir le martyre et la mort pour sa cause, bien qu'ayant passé lui-même les quarante années de sa vie en exil et en prison.

Enfin, ultime hypothèse, supposons qu'après sa mort, son fils Pierre (désigné par lui comme seul interprète de ses paroles) ait encore vécu vingt-neuf ans, qu'il les ait passés à écrire des livres et des milliers de lettres, répondant à toutes les questions imaginables quant au sens des préceptes de Jésus, et que, finalement, ayant voyagé dix ans à travers le monde, bien loin d'être en butte aux persécutions et au mépris, il ait reçu partout les marques de respect et les hommages des gens de toutes conditions. Enfin, comme nous l'avons dit plus haut, imaginons qu'avant de mourir à l'âge de soixante-dix-sept ans, il ait nommé son petit-fils Gardien de la pureté de la doctrine de Jésus.

Nous serons d'accord, je crois, pour penser que, non seulement l'histoire de l'Eglise chrétienne eût échappé ainsi aux schismes qui l'ont déchirée, mais encore que le Saint Empire romain eût été une puissance d'unité et de paix exerçant une action constante sur le bonheur et le bien-être de l'humanité. N'oublions pas, en effet, que sa constitution aurait eu pour unique base les paroles des prophètes de Dieu, dont la plus haute expression est le Sermon sur la montagne, et qu'entre les adeptes de chacun des porte-paroles de l'Eternel, aucune distinction n'aurait été admise.

J'ai poussé cette hypothèse assez loin, parce qu'elle me paraît présenter l'image la plus frappante de l'ordre mondial tel que l'a conçu et institué Baha'u'llah, tel qu'Abdu'l-Baha l'a expliqué, exposé et démontré par l'exemple de sa vie, et tel enfin que Shoghi Effendi a commencé à en faire fonctionner les rouages.

Il y a encore un trait essentiel du plan de Baha'u'llah qu'il faut souligner. Il a prescrit dans sa loi de construire, dans le monde entier, des temples pour le culte du Dieu unique, où tous les êtres humains seront les bienvenus quel que soit le nom de celui qu'ils ont choisi de servir. Chacun de ces temples comprendra dix bâtiments ; au centre, un édifice construit selon un plan prescrit et présentant neuf côtés, neuf entrées et neuf allées conduisant des neuf portes aux neuf autres bâtiments élevés autour de la maison d'adoration, placée au centre. Ces neuf édifices devront représenter et caractériser les diverses manières dont l'amour de Dieu se traduit en manifestations d'amour de l'homme pour son prochain. Par exemple, un hôpital, une école, un hospice de vieillards, un institut destiné aux soins et à l'éducation des aveugles, un orphelinat, un laboratoire de recherches scientifiques, une maison d'éducation pour les sourds-muets et arriérés indigents et un bâtiment contenant des salles de lecture et d'études pour la propagation des principes et des buts de la pure religion, ceci n'étant pas du ressort de la maison d'adoration elle-même. A l'intérieur de ces murs sacrés, aucune parole humaine ne se fera entendre. Aucun sermon n'y sera prononcé, on n'y observera aucune pratique rituelle. On n'y psalmodiera rien d'autre que les paroles de Dieu énoncées par les prophètes. En outre, il est prescrit qu'aucun salaire ne sera attribué aux services des instructeurs spirituels.

Parmi les neuf édifices environnant le bâtiment central, il y aura un hôtel ou hospice pour les voyageurs. Les visiteurs y seront accueillis et hébergés gratuitement un certain temps et servis suivant leurs besoins.

Deux de ces maisons d'adoration existent déjà : l'une complètement terminée depuis quelques années, est à Ishqabad en Asie Centrale russe (nota : Cette toute première maison d'adoration a été détruite), et l'autre, n'ayant encore que l'édifice central, est à Wilmette, Illinois, dans la banlieue de Chicago.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous voyons réaliser ici ce que Jésus appelle "toute la loi et les prophètes" : l'amour de Dieu se traduisant par l'amour de l'homme pour son prochain. Faut-il s'étonner qu'il ait écrit l'accomplissement de ses paroles prophétiques comme devant être "le royaume de Dieu sur la terre" !

"L'ordre administratif qui, depuis l'ascension d'Abdu'l-Baha n'a cessé de se développer et de prendre corps sous nos yeux dans quarante contrées de la terre, peut être considéré comme la charpente même du testament (d'Abdu'l-Baha), la forteresse inviolable où cet enfant nouveau-né s'alimente et grandit. A mesure que cet ordre administratif se propagera et se consolidera, il révèlera sûrement les forces potentielles de cet important document, expression éminemment remarquable de la volonté d'une des plus éminentes figures de la dispensation de Baha'u'llah. Quand ses divers rouages, ses institutions organiques, commenceront à fonctionner avec vigueur et efficacité, ce plan administratif s'imposera et prouvera qu'il est digne d'être considéré non seulement comme le noyau, mais comme le modèle même du nouvel ordre mondial destiné dans la suite des temps, à englober l'humanité entière" (nota : "La dispensation de Baha'u'llah", Shoghi Effendi, page 66).

"Telle est la puissance et la solidité de ce pacte que depuis l'origine des temps jusqu'à l'époque actuelle, aucune dispensation religieuse n'en a produit de semblable" (nota : Abdu'l-Baha cité dans "La dispensation de Baha'u'llah", page 64).



13) Quelques caractéristiques divines, l'humilité de la servitude, le véritable état de la nature humaine

"La vie de l'homme est d'essence divine, éternelle, non mortelle et charnelle. Ce qui rend l'homme sublime, c'est d'atteindre à la connaissance de Dieu. Le bonheur de l'homme réside dans le parfum de l'amour de Dieu. C'est la plus haute cime qu'il puisse atteindre en ce monde"

Abdu'l-Baha ("Promulgation of Universal Peace", page 180)


Je ne quittai guère Abdu'l-Baha durant les trois derniers jours qui précédèrent son départ. Le froid de ce début de décembre me glaçait le coeur aussi bien que le corps. Même alors, je ne pouvais encore déclarer sincèrement que j'acceptais les préceptes fondamentaux de Baha'u'llah relatifs à son rang divin et à la place qu'il occupait dans la longue lignée des prophètes ayant apporté une révélation. Mais quant à la condition d'Abdu'l-Baha, il ne me restait plus aucun doute. Pour définir cette condition, les amis qui l'entouraient employaient peut-être d'autres termes que moi, mais cela importait peu. Il me suffisait de voir en lui l'homme parfait et d'être prêt à sacrifier tous mes biens présents et futurs pour me rapprocher de cette perfection.

S'il me produisait cette impression, ce n'est pas seulement parce que, dans toutes les circonstances et les conditions de la vie journalière il ne m'avait jamais déçu et que son courage, sa sagesse, sa douceur, son humilité et sa courtoisie ne laissent rien à désirer. S'il n'y avait pas eu autre chose, j'aurais eu l'air de me fier à mon propre jugement en matière de dogmes. Qui étais-je pour oser décider s'il était sage ou non ? Pouvais-je, dans mon ignorance, en savoir quelque chose et apprécier son rang à sa juste valeur, sauf en le comparant à moi-même et aux autres hommes que j'avais connus ? A ce point de vue, aucun doute n'était possible. Sa supériorité était évidente. Il s'élevait au sein de l'humanité comme le Mont-Blanc au-dessus d'une plaine.

Mais je discernais autre chose encore de très subtil que les mots ne peuvent exprimer et que le lecteur attentif a dû remarquer ; il faut essayer de définir cet élément impondérable car en cela, justement, réside le secret de son pouvoir.

Une de ces particularités à la fois séduisante et suggestive était ce rire qui fusait quand on abordait les questions traitées habituellement avec le plus grand sérieux. Par exemple, le dernier jour qu'il passa à New-York, j'eus avec lui un entretien final. Je lui disais adieu et mon coeur était plein de tristesse. Timidement, je lui exprimai mon chagrin de le voir partir et de penser qu'en toute probabilité je ne le reverrais jamais plus. Nous étions debout. C'était vraiment l'instant du dernier adieu. Abdu'l-Baha passa son bras autour de mes épaules et m'accompagna jusqu'à la porte en me disant que, dans tous les mondes de Dieu, je serais avec lui. Et puis il se mit à rire, d'un rire franc et sonore et moi, les yeux aveuglés de larmes, je me demandais : "Pourquoi rit-il ?". Néanmoins, ces mots, et plus encore le ton dont ils furent prononcés, et ce rire joyeux ont illuminé mon chemin durant toutes ces dernières années.

Une autre de ses caractéristiques, très frappante, était son silence. Parmi les gens avec lesquels j'étais en relation sociale ou intellectuelle, le silence était considéré comme une chose impardonnable ou peu s'en faut. Dans ce domaine, chaque étudiant avait sa "ligne" particulière de même que les docteurs, avocats, ecclésiastiques, hommes d'Etat : chez tous, une prompte répartie, un mot d'esprit, une remarque avisée, un sourire connaisseur étaient monnaie courante. Chacun suivait sa "ligne" et leur réputation dépendait en grande partie du brio avec lequel ils s'exprimaient en toutes circonstances. L'attitude d'Abdu'l-Baha, au cours d'une conversation, d'une interview ou dans n'importe quelle autre occasion, était bien différente. Quand on lui posait une question, il répondait d'abord par le silence, du moins par un silence extérieur. Il encourageait son interlocuteur à parler et se bornait à l'écouter. On ne lui voyait jamais cette tension impatiente et cette hâte fébrile si fréquentes chez les auditeurs qui tiennent leur réponse toute prête en guettant seulement l'instant où ils pourront la placer.

J'ai entendu dire de certaines personnes qu'elles "savent écouter", mais je n'avais jamais imaginé qu'on pût le faire aussi bien qu'Abdu'l-Baha. Il ne se contentait pas d'enregistrer avec sympathie ce qu'il entendait. Les deux individualités semblaient n'en plus faire qu'une, comme s'il se fût identifié à son interlocuteur au point de rendre superflue toute réponse verbale. Pendant que j'écris, je me souviens des paroles de Baha'u'llah : "Quand le serviteur sincère m'appelle dans sa prière, je deviens l'oreille même avec laquelle il entend ma réponse" ("Les Sept Vallées", Baha'u'llah)

C'était bien cela ! Abdu'l-Baha paraissait écouter avec mes propres oreilles.

Vous voyez ce que je veux dire quand je parle d'essayer de décrire l'indescriptible. Tout ceci peut paraître au lecteur de la pure fantaisie. D'autres que moi peuvent ne pas avoir eu la même impression en approchant le Maître, mais ce trait caractéristique et invariable chez Abdu'l-Baha demeure un de mes souvenirs les plus vivaces et a souvent fait l'objet de mes méditations.

Et lorsque son interlocuteur, encouragé par sa sympathie, lui avait dit tout ce qu'il avait sur le coeur, alors Abdu'l-Baha se taisait encore pendant un instant. Le flot des explications et des conseils ne déferlait pas aussitôt. Parfois, il fermait un moment les yeux, comme pour chercher une inspiration supérieure. D'autre fois, il vous sondait l'âme avec un sourire d'amour et de compréhension qui attendrissait.

Et quand enfin il se mettait à parler, cette voix aux modulations sonores et musicales prononçait des paroles tellement inattendues et qui semblaient même si étrangères au sujet traité, que l'interlocuteur était d'abord quelque peu déconcerté. Mais toujours, quant à moi du moins, un apaisement se produisait ensuite et la compréhension atteignait des régions plus profondes que celles de l'intelligence. Voici encore une particularité parmi beaucoup d'autres qui affluent dans mon souvenir. Je veux parler de la clairvoyance avec laquelle Abdu'l-Baha pénétrait au coeur même du problème discuté. Ceci se traduisait quelquefois par une histoire racontée avec tant d'esprit mêlé à tant de sagesse qu'on ne savait pas, en l'écoutant, s'il fallait rire, pleurer ou demeurer frappé de respect et d'admiration.

Etant au lac Mohonk, où il parla aux membres de la Conférence internationale de la paix, Abdu'l-Baha se promenait un matin avec des amis, quand il rencontra un groupe de jeunes gens. Après les avoir salués de quelques mots aimables, il proposa de leur conter une histoire orientale : "Un jour", dit-il, "les rats et les souris voulant faire la paix avec le chat, tinrent un important conseil. Après une longue et chaude discussion, ils décidèrent que la meilleure chose à faire serait d'attacher une clochette au cou du chat pour que rats et souris, ainsi avertis de ses mouvements, pussent se sauver à son approche.

Le projet paraissait excellent, mais une question se posa bientôt : qui se chargerait de la dangereuse mission d'attacher la clochette au cou du chat ? Aucun des rats n'en avait envie et les souris se jugeaient vraiment trop faibles. La conférence se termina donc dans la confusion".

Tout le monde se mit à rire ainsi qu'Abdu'l-Baha lui-même. Après une courte pause, il ajouta que cela ressemblait fort à nos conférences de paix. Beaucoup de paroles, mais il est peu probable qu'on aborde la question de savoir qui attachera la clochette au cou du tsar de Russie, de l'empereur d'Allemagne, du président de la République Française, et de l'empereur du Japon.

Les visages avaient pris maintenant une expression plus grave. Abdu'l-Baha se mit de nouveau à rire : "Il y a la main de Dieu", dit-il, "qui réduira leur puissance en miettes".

Considérée à la lumière des événements mondiaux de ces vingt-cinq dernières années, cette anecdote illustre, quoique faiblement, ce trait caractéristique d'Abdu'l-Baha dont je parlais plus haut. Il s'adressait alors à un groupe de joyeux jeunes gens qui venaient d'entendre les éloquents appels à la paix mondiale, proférés par des hommes de bonne volonté, mais sans pouvoir. Abdu'l-Baha avait été assez perspicace pour discerner le noeud même du problème, en montrant qu'on discutait à peine le moyen d'attacher la clochette au cou du chat de la guerre, et il avait résumé plaisamment le tout en racontant une petite fable ancienne de l'Orient.

Deux ans plus tard, la guerre mondiale éclatait. Parmi les jeunes gens insouciants qui, ce matin-là, riaient avec Abdu'l-Baha, il en est sans doute plusieurs qui ont perdu la vie dans les Flandres ; en Allemagne, le seigneur de la guerre a dû s'enfuir de son empire, ses rêves s'étant transformés en cauchemar ; le torrent qui déferlait sur le monde a emporté des trônes qui se sont écroulés comme des maisons chancelantes dans une crue printanière. C'était bien, en effet, la main de Dieu !

Un des derniers jours, pendant que les amis s'assemblaient pour une réunion, je causais avec Mahmoed, un ami persan. Non loin de là, le Maître s'entretenait avec quelques personnes. J'étais absorbé comme d'habitude dans la contemplation d'Abdu'l-Baha ; ses gestes, son sourire, toute sa rayonnante personnalité avaient le don de me fasciner.

"Puis-je vous demander, me disait Mahmoed, si, du haut de la chaire, vous parlez quelquefois de la cause de Baha'u'llah ?".

"Oui, répondis-je , pas aussi souvent que je le voudrais, mais je cite fréquemment les écrits pour illustrer le sujet de mon sermon".

"Quand vous faites ces citations, dites-vous le nom de l'auteur ?"

"Certes, fis-je un peu surpris, je nomme naturellement l'autorité dont je me réclame".

"Cela demande un certain courage. Est-ce que vous ne provoquez pas des critiques ?"

"Je n'avais pas considéré la chose à ce point de vue. Pourquoi faudrait-il du courage pour parler de la vérité, quelle qu'en soit la source ? Nous ne vivons pas au Moyen Age".

Mahmoed, s'approchant alors d'Abdu'l-Baha, lui dit quelques mots en persan. Le Maître me sourit de loin en me lançant ce coup d'oeil pénétrant, indescriptible et dont j'ai souvent parlé. Il fit observer que cela demandait beaucoup de courage.

Ceci se passait l'après-midi du 3 décembre, avenue du Parc, dans la maison d'une dame qui, malgré l'opposition presque violente de son mari, avait consacré sa vie à servir la foi depuis des années. Le mari, personnage influent, était allé jusqu'à la faire examiner par des aliénistes. Quelques années plus tard, il devint un adepte dévoué de la cause de Baha'u'llah. Quand le Maître prit la parole, le grand salon était plein de monde. En quelques mots brefs mais saisissants, il parla encore des qualités qui doivent caractériser les croyants.

"J'élève mes supplications vers le royaume d'Abha et demande en votre faveur des bénédictions et des secours extraordinaires, afin que vos langues se délient, que vos coeurs deviennent comme de purs miroirs inondés des rayons du Soleil de Vérité ; afin que vos pensées s'épanouissent, que votre entendement soit plus intense et que vous puissiez faire des progrès sur le plan de la perfection humaine.

Tant que l'homme ne se perfectionnera pas lui-même, il ne pourra enseigner la perfection aux autres. Si l'homme n'accède pas lui-même à la vie, il ne peut la communiquer aux autres. S'il ne trouve pas la lumière, il ne peut la refléter. Nous devons donc nous efforcer d'atteindre la perfection dans l'humanité, de saisir la vie éternelle et de rechercher l'esprit divin, afin d'arriver ainsi à donner et à insuffler la vie aux autres" ("Promulgation of Universal Peace", pages453-454)

En écrivant ces mots, je me souviens de certaines conversations que j'eus avec un des éditeurs d'une revue chrétienne "influente" et bien connue. Eloquent apôtre du pacifisme international, il a beaucoup écrit et fait de nombreuses conférences sur la situation mondiale. Je lui avais demandé une entrevue après avoir lu un de ses livres, et au cours de notre entretien je mentionnai la maison d'adoration des baha'is dont le dôme imposant était presque visible de l'endroit où nous étions. Son attitude changea aussitôt.

"Si vous parlez de baha'isme, dit-il, je n'ai plus rien à dire".

"Avez-vous étudié ses préceptes ?, demandai-je, très étonné de cette étrange réaction".

"Aucunement, et je n'ai pas le désir de le faire", répliqua-t-il. Puis, sans attendre ma réponse, il ajouta "C'est peut-être un préjugé, et je reconnais franchement que j'en ai à ce sujet".

"Comment, sans nous libérer des préjugés, arriverons-nous jamais à la paix mondiale ?" dis-je en me levant pour prendre congé, car l'entrevue était évidemment terminée.

"Jamais, dit-il en souriant mais d'une voix forte, jamais nous ne pourrons nous libérer des préjugés. Ils sont enracinés dans la nature humaine".

Si je parle de cet incident insignifiant en lui-même, c'est pour mettre en relief l'ineffable sagesse des paroles d'Abdu'l-Baha citées plus haut. Il ne nous présente pas un idéal inaccessible ou mal défini mais nous indique un fait très simple et facile à démontrer. Eclairés par ce fait, nous discernons tout de suite la raison pour laquelle les verbeux apôtres de la paix universelle et de l'unité religieuse font si peu de progrès réels vers leur idéal. Il est clair que les préjugés, l'intérêt personnel et l'étroitesse de vues sont au fond de leurs discours. Comment des coeurs, obscurcis par de telles brumes, peuvent-ils refléter le Soleil de la Vérité ? Comment peuvent-ils insuffler la vie aux autres quand ils n'ont eux-mêmes aucun désir sincère et désintéressé d'acquérir la vie ?

Le soir de ce même jour, Abdu'l-Baha traita de nouveau, brièvement, devant un groupe d'amis baha'is, un sujet qui semblait lui tenir très à coeur et qui revenait souvent sur ses lèvres en ces derniers jours : le rang auquel étaient appelés ceux qui avaient accepté les préceptes de Baha'u'llah, rang qu'ils atteindraient du seul fait de cette acceptation.

Je me souviens à ce propos d'une histoire racontée par un des amis qui avait assisté à une réunion du comité exécutif de l'assemblée spirituelle de New-York. On y avait invité Abdu'l-Baha. Après avoir écouté les délibérations pendant environ une demi-heure, il se leva tranquillement pour partir.

A la porte, il s'arrêta un moment et considéra les visages tournés vers lui. Après un instant de silence : "On m'avait annoncé," dit-il, "que cette réunion était celle du comité exécutif "." Oui, Maître, répondit le président"." Alors pourquoi ne mettez-vous pas vos projets à exécution ?"

C'est sur l'importance des actes qu'il insistait toujours, mais il leur demandait une telle qualité et une telle pureté d'intention que ceux qui l'écoutaient trouvaient impossible de les accomplir. Néanmoins, il n'y avait aucune faiblesse dans le modèle : il montrait l'exemple. Cela, personne ne pouvait en douter. Agissant comme un véritable guide, il n'engageait jamais ses disciples dans une voie qu'il n'ait brillamment éclairée.

"J'ai proclamé devant vous la bonne nouvelle du royaume de Dieu, et je vous ai expliqué quels sont les voeux de la Perfection Bénie. Je vous ai exposé ce qui peut contribuer aux progrès de l'humanité et je vous ai montré l'humilité de la servitude".

J'ai souligné à dessein ces derniers mots, parce qu'ils indiquent ce qui me semble être l'essence même des enseignements d'Abdu'l-Baha.

Primo : l'exemple qu'il donnait constamment.

Secundo : son "humilité dans la servitude".

Cet esprit de servitude était le trait de caractère qui le distinguait. Il désirait toujours être appelé Abdu'l-Baha, du nom même que Baha'u'llah lui avait donné et qui signifie "Serviteur de la Gloire". Ceci implique l'importance essentielle attribuée à cette qualité de serviteur dans la doctrine baha'ie. On demanda un jour au Maître d'accepter la présidence d'honneur de l'assemblée spirituelle nationale. "Abdu'l-Baha est un serviteur", répondit-il simplement.

"Je suis Abdu'l-Baha et rien de plus. Celui qui m'honore sous un autre nom ne me fait pas plaisir. Je suis le serviteur de la Perfection Bénie et j'espère que ma servitude sera agréée... Quiconque m'appelle d'un autre nom ne me fait aucun plaisir. Abdu'l-Baha et rien de plus. Personne ne doit m'honorer sous un autre nom qu'Abdu'l-Baha" ("Promulgation of Universal Peace", page 456).

Et ailleurs :

"Le mystère des mystères de ces paroles, de ces textes et de ces lignes, réside dans la servitude en la sainte présence de la Beauté d'Abha, dans l'effacement et l'annihilation parfaite sur le seuil béni. Voilà mon brillant diadème et ma glorieuse couronne. Ils me glorifieront dans le royaume céleste et dans le royaume de ce monde. Orné de ces joyaux, je m'approcherai de la beauté parmi ceux qui sont le plus près de Dieu, et nul n'a le droit d'interpréter ceci d'autre façon".

Abdu'l-Baha déclare que les "rangs de l'existence sont limités à trois seulement ; le rang de serviteur, celui de prophète et celui de la Divinité" ("Les Leçons de Saint-Jean d'Acre"). Cela revient à dire que les deux derniers états étant inaccessibles à l'homme (sauf dans ce cas unique de l'oint du Seigneur qui ne se produit que tous les mille ans environ), le seul état auquel l'homme puisse aspirer est celui de servitude.

Bien que Jésus ait proclamé presque la même vérité, nous voyons ici, par le fait, une conception entièrement neuve dont la doctrine de Baha'u'llah est l'origine et que son auguste fils a mise en pratique dans chacun de ses actes et chacune de ses paroles.

Il est donc nécessaire d'analyser ce mot de servitude et tout ce qu'il implique. Que veut dire Abdu'l-Baha quand il parle de servitude ? Quelle raison a-t-il d'affirmer, comme il le fait implicitement, que l'homme qui, à notre époque, n'atteint pas cette condition perd le droit de s'appeler un homme ?

Quand Jésus a dit : "Que celui qui veut être le plus grand parmi vous soit le serviteur de tous". "Les humbles seront les héritiers de la terre", et quand il lava les pieds de ses disciples, que voulait-il montrer ? Qu'est-ce qu'il tâchait de faire comprendre ?

Exactement la même chose qu'Abdu'l-Baha dans le passage cité plus haut. Et c'est une vérité très simple et facile à démontrer.

Baha'u'llah dit :

"La condition de l'homme est élevée. Aujourd'hui est un grand jour et un jour béni. Ce qui était caché au fond de la nature humaine est et sera révélé. La condition de l'homme est élevée, s'il s'attache à la réalité et à la vérité et s'il accomplit les commandements avec fermeté et persévérance. L'homme digne de ce nom apparaît devant le Miséricordieux comme les astres du firmament ; sa vue et son ouïe sont le soleil et la lune ; ses qualités brillantes et resplendissantes les étoiles ; sa condition est la plus élevée ; les traces qu'il laisse contribuent à élever le niveau de la vie humaine".

Et ailleurs il dit : "L'homme ne mérite pas d'être appelé de ce nom d'homme tant qu'il ne sera pas imprégné des attributs du Miséricordieux".

Maintenant, il semble qu'une brise venant du monde de l'entendement et des explications ait pénétré jusqu'à nous par une fenêtre largement ouverte ; car cette nouvelle définition de l'homme (et qui est cependant éternellement la même) nous fait mieux comprendre pourquoi Abdu'l-Baha glorifie l'état de servitude. La servitude était pour lui, et est encore, l'unique voie conduisant à la grandeur. Et je crois que Jésus faisait justement allusion à cette grandeur-là, celle de la vraie nature humaine. Un des caractères distinctifs de la révélation de Baha'u'llah est l'interprétation concrète qu'il donne des paroles de Jésus et le fait que leur observance est incluse dans son système religieux.

"L'humilité de la servitude" était le "brillant diadème d'Abdu'l-Baha et sa glorieuse couronne". Pourquoi ? Non, certes, parce qu'il désirait être honoré et glorifié au-dessus des autres, ce qui serait tout l'opposé de l'humilité, mais parce qu'ainsi seulement il pouvait indiquer aux autres le chemin de la grandeur.

Il n'y a, au fond, que trois sortes de relations possibles entre les hommes : la lutte, la coopération et le service. Ces trois mobiles d'activité se retrouvent dans tous les domaines de la vie sociale : la famille, le commerce, l'éducation et la politique. Ces trois éléments sont réunis en général, s'efforçant chacun de dominer les autres, de manière souvent inconsciente. Parfois un ou deux seulement se manifestent.

Prenons pour exemple la vie d'une famille dans la classe moyenne. Supposons que nous trouvions là un père, une mère, trois ou quatre enfants et une servante. L'élément de lutte existe toujours, même dans la famille la plus idéale. Ce n'est pas forcément une lutte ouverte (bien que des différends surgissent souvent), mais il y a toujours une agitation latente due à l'effort vers l'unité. Bien entendu, nous trouvons aussi la coopération, qui est à la base de toute vie de famille et empêche qu'elle ne se désagrège. Enfin, l'élément service est représenté par la servante, mais se manifeste à des degrés divers chez tous les membres de la famille.

Imaginons l'oiseau rare que serait une servante parfaite ; personnage purement hypothétique, j'en conviens, mais qui illustre à merveille ce que je veux démontrer. Elle est très capable, prépare les plats les plus délectables ; douée d'un bon caractère, toujours contente et de bonne humeur, elle est docile et jamais ne s'impose ni ne contredit. Elle fait preuve de sagesse et d'un robuste bon sens qui lui permet de résoudre tous les problèmes, qu'il s'agisse du goût de son "Maître" pour le café assez fort, ou du petit déjeuner que sa maîtresse aime prendre au lit sans pour cela manquer le rendez-vous matinal à un comité, soit encore qu'à la suite d'une excursion à l'office, le petit jean ait la colique et désire le cacher à sa mère. Cette sagesse va si loin qu'elle comporte même l'étude des nouvelles du jour et des fluctuations de la bourse, de sorte que, tout naturellement, le père et la mère consultent la servante avant de préparer un bulletin pour le club ou de faire un achat important.

Je me suis amusé parfois à évoquer par l'imagination quelle serait la vie quotidienne d'une famille de ce genre. Inutile de chercher qui détiendrait le pouvoir et serait dans la maisonnée le membre le plus important, le plus indispensable. Quelle consternation provoquerait "Brigitte" ou "Marie" si elle donnait son congé !

Voici un autre exemple : si l'épicerie du coin avait pris pour devise "le service d'abord" et mettait cette devise constamment en pratique. Le service avant le profit ; le service avant les coups d'oeil impatients vers la pendule, le service avant aucune espèce de préoccupation personnelle. Après tout, bien que l'hypothèse puisse paraître absurde, c'est exactement ainsi qu'un magasin d'alimentation devrait être. Le bien-être et, dans certains cas, la vie même de la communauté, n'en dépendent-ils pas ? Si le désir du gain l'emporte, il en résulte des aliments avariés et malsains. La loi punit sévèrement semblables infractions, mais si un esprit de pur service régnait dans la maison, de telles lois deviendraient inutiles. Cependant, notre épicerie imaginaire, notre magasin idéal et totalement absurde, est régi par cet esprit-là. Pour assurer un service parfait, et dans le seul but de contribuer au bonheur, à la santé et au bien-être de la communauté, le propriétaire et les employés ne reculent devant aucun sacrifice.

Ne peut-on se faire une idée de ce qui en résulterait forcément ? Le magasin exercerait un pouvoir souverain sur la communauté. Sa renommée s'étendrait à la ronde et la prospérité de ses affaires dépasserait toute imagination ; il pourrait arriver que des hommes d'Etat vinssent consulter le propriétaire et les gérants. Cette épicerie aurait atteint la grandeur.

Mais donnons encore plus libre cours à notre imagination. Supposons que le propriétaire ait non seulement cet esprit de service, mais qu'il possède encore cette sagesse et cet amour qui s'inspirent du Sermon sur la montagne. L'idée seule d'une telle possibilité nous suffit. Un tel homme finirait par détenir un pouvoir égal ou même supérieur à celui d'un roi.

Si, maintenant, le lecteur n'est pas excédé par ce tableau fantaisiste et tenté de jeter le livre avec dégoût, qu'il veuille bien appliquer, en pensée, ce principe au domaine de l'éducation (en admettant que maîtres, élèves et directeur fussent animés d'un esprit semblable) et, de même, au commerce extérieur, à la politique, aux relations internationales. Le bonheur, la prospérité, les bonnes conditions et le bien-être général du genre humain n'en seraient-ils pas grandement améliorés ?

Mais notons ce point capital : notre hypothèse comporte l'apparition sur notre planète d'un type d'humanité entièrement nouveau, tout au moins dans l'expérience actuelle du monde ; car il ne l'est nullement si l'on pense à des hommes tels que Confucius, Bouddha, Zoroastre, Moïse, Jésus et Muhammad. Ces hommes-là ont toujours présenté cet idéal à l'humanité. Mais les préceptes de Baha'u'llah, la vie et l'exemple d'Abdu'l-Baha mettent pour la première fois cet idéal au premier plan et en font la base fondamentale d'un nouvel ordre mondial.

L'homme est appelé aujourd'hui à atteindre ce rang auquel il était destiné depuis le "commencement des temps qui n'a pas eu de commencement". Baha'u'llah l'exprime ainsi : "Nous avons créé tous les êtres du ciel et de la terre d'après la nature de Dieu. Et celui qui avance vers cette Face (sa révélation) apparaîtra dans l'état où il fut créé".

Voilà pourquoi Abdu'l-Baha a exalté à ce point l'état de servitude. Voilà pourquoi il a fait entendre que si l'homme accepte une position inférieure à celle-là, s'il fait passer ses propres intérêts avant le service d'autrui, il prend les qualités de la nature animale et bestiale et se retranche lui-même du sein de la véritable humanité. Et s'il en est ainsi, c'est que ce mot d'homme a pris un autre sens. Le but indiqué dans le passé comme d'un accès possible doit maintenant être atteint. Les rêves de l'homme, ses aspirations les plus sublimes doivent se réaliser. Et le chemin qui mène à cette réalisation est celui du service ; son but est d'accéder à l'état de pure servitude.

"La douceur de la servitude est la nourriture de mon esprit". Ces paroles du Maître révèlent la source de sa force.

La qualité de son service était bien supérieure à tout ce que mon imagination fantaisiste a pu inventer dans les hypothèses qui précèdent. Elle pénétrait plus avant et s'élevait à de plus hauts sommets. C'était une qualité inhérente à son être le plus intime et qui se manifestait dans chacun de ses regards, de ses gestes, de ses actions, j'allais presque dire chaque fois qu'il respirait. La prière qui suit exprime sans équivoque la valeur divine qu'il attribuait dans son coeur à cette qualité de servitude. Quiconque la lira, après s'être dépouillé du voile de l'égocentrisme, aura un aperçu de la gloire réservée à l'homme quand il saura discerner la vérité que ce voile dissimule à ses yeux aveuglés.

"O mon Dieu ! O mon Dieu ! Je te demande de tout me pardonner et de ne retenir en ma faveur que mon état de servitude devant ton seuil suprême. Je me dépouille de tout ornement, sauf de celui de l'humiliation et de l'effacement devant ton unité... Grâce à ta puissance, en vérité, la douceur de la servitude est la nourriture de mon esprit. Le parfum de la servitude dilate ma poitrine, ranime mon corps, réjouit mon coeur, illumine mes yeux, embaume mes narines ; je trouve dans la servitude la guérison de tous mes maux, l'apaisement de ma soif, le soulagement de ma peine.

Plonge-moi, ô mon Dieu, dans les flots mouvants de ce bienfaisant océan (de la servitude). Permets que je boive de cette eau abondante et douce et que je franchisse ce seuil de vertu. Fais-moi parvenir à cette condition louable ; permets que je m'abreuve à cette coupe débordante d'eau vivifiante ; allume, dans le cristal de mon coeur, cette lampe d'où rayonne une splendeur brillante et lumineuse, et fortifie moi pour le service de ta cause, ô mon Seigneur, Dieu clément !

Agrée ma servitude à la cour de ta sainte unité, ô Toi qui t'es manifesté sur le mont Sinaï. Aide-moi à demeurer dans cette condition, ô Toi, Pouvoir de la manifestation. Aide-moi à soutenir ta cause à l'Orient et à l'Occident de la terre, ô Toi, le Maître du jour de la résurrection. Au nom du Livre que Tu as écrit, de tes écrits disséminés, de ton mystère caché et de tes fermes proclamations, je te demande de permettre que je persévère dans ma servitude auprès de Toi, ô mon Seigneur, Toi qui pardonnes !

En vérité, Tu es Tout-Puissant pour accomplir ce que Tu désires, et Tu es véritablement le Miséricordieux, le Compatissant".



14) Le départ, les dernières paroles prononcées par Abdu'l-Baha en Amérique, sept caractères distinctifs des préceptes, signes révélateurs du nouvel ordre mondial

"Toutes les manifestations divines sont venues dans le monde des hommes. C'est pourquoi nous devons examiner la base de la religion divine, en découvrir la réalité, la rétablir et diffuser son message à travers le monde, afin qu'elle devienne une source d'illumination et qu'elle éclaire l'humanité ; afin que ceux qui sont morts à la spiritualité redeviennent vivants, que les aveugles d'esprit recouvrent la vue et que ceux qui négligent Dieu se réveillent".

Abdu'l-Baha.

Une scène remarquable se déroula le matin du 5 décembre 1912, dans une des cabines-salons du vapeur S.S. Celtic, amarré au quai d'embarquement du port de New-York, et pourtant, bien rares furent ceux qui en comprirent le véritable sens.

Ce grand paquebot moderne allait partir pour Naples. En montant sur la passerelle, je me trouvai au milieu de l'agitation indescriptible et de la bousculade qui se produisent habituellement lors du départ d'un navire de ligne. Amis venant dire un dernier adieu, et qui rient avec les yeux humides ; officiers de marine hurlant des ordres ; coups de sifflet des bacs qui passent ; uniformes, blouses de travail, roulements de bagages, femmes, enfants et, sur tout cela, les rayons d'un clair soleil hivernal.

J'aperçus plusieurs de mes amis et les rejoignis au moment où ils se dirigeaient vers la grande cabine-salon qu'on avait réservée à la scène des adieux. Ici, l'atmosphère était très différente. Les bruits du dehors y pénétraient bien, mais amortis par la sérénité d'un autre monde. Abdu'l-Baha se trouvait là, et tous les traits de son visage exprimaient la beauté. Sa robe d'un blanc crémeux tombait jusqu'à ses pieds. Son fez était posé de côté, comme je m'étais habitué à le voir parfois. Le fait est que la position de cette coiffure me semblait souvent révéler sa disposition d'esprit : quand il était d'humeur enjouée, il le portait légèrement incliné ; pour souhaiter la bienvenue, un peu en arrière ; fermement planté sur sa couronne de cheveux argentés quand il était grave ou sérieux ; et enfoncé sur son front bombé lorsqu'il voulait marquer l'autorité et le commandement. Je fais peut-être là des distinctions fantaisistes, mais durant mes nombreuses entrevues avec lui, j'avais passé de longs moments à observer cette imposante figure, et d'autres que moi ont dû remarquer qu'un de ses gestes les plus caractéristiques consistait à lever involontairement la main pour ajuster le fez à un nouvel angle.

Je me souviens de cette scène comme si elle datait d'hier. Le grand salon, bas de plafond, était bondé. Il y avait là une centaine d'amis, peut-être plus. Les persans qui l'avaient accompagné en Amérique l'entouraient ou, pour parler plus exactement, s'étaient groupés derrière lui. Une caractéristique de l'attitude des Orientaux à l'égard du Maître est ce fait remarquable qu'aucun d'eux, en aucune circonstance, n'eût songé à se tenir en face de lui ou même à ses côtés, à moins d'y être invité ou de lui transmettre un message. Même quand une seule personne l'accompagnait en promenade ou causait avec lui, elle demeurait toujours un peu en arrière. Les Orientaux, en lui parlant, gardaient les yeux baissés comme devant un roi. Combien différente était l'attitude des croyants d'Occident ! En toutes circonstances, notre démocratie tant vantée a des allures très libres, mais en présence de la grandeur spirituelle, la vraie liberté, c'est l'humilité. Peu d'entre nous avaient trouvé des sièges, car chaises et fauteuils étaient rares et nous étions nombreux. Derrière lui se tenait l'interprète qui, depuis longtemps, lui servait de secrétaire, et maintenant l'accompagnait encore dans son voyage de retour.

Alors, il parla. Pour la dernière fois en ce monde, cette voix bien-aimée résonna à mes oreilles. J'ai souvent parlé de la qualité incomparable de cette voix que n'oubliera jamais celui qui a vraiment su l'entendre. Dotée comme nulle autre d'une sonorité de cloche, elle semblait résonner des harmonies d'un autre monde, et l'on pouvait presque imaginer l'accompagnement de choeurs invisibles.

"Nous sommes réunis ici pour la dernière fois. Voici mes dernières paroles d'exhortation. Je vous ai maintes fois appelés à défendre la cause de l'unité de l'humanité, et je vous ai annoncé que tous les hommes sont serviteurs du même Dieu... C'est pourquoi vous devez témoigner la plus grande bonté et le plus grand amour à toutes les nations et rejeter le fanatisme, abandonner les préjugés de religions, de nationalité et de race... C'est pourquoi celui qui offense son prochain offense Dieu... Dieu aime également tous les hommes. Cela étant vrai, les brebis doivent-elles se quereller entre elles ? Elles devraient témoigner leur gratitude et leur reconnaissance à Dieu et la meilleure manière de remercier Dieu est de s'aimer les uns les autres.

Prenez garde de ne blesser aucune âme et de ne médire de personne en son absence, de crainte de vous éloigner des serviteurs de Dieu... Efforcez-vous de donner du bonheur aux affligés, de la nourriture aux affamés, des vêtements aux indigents, et de glorifier les humbles. Soyez le soutien des faibles et témoignez de la bonté à votre prochain afin de plaire à Dieu. Ceci contribuera à illuminer le monde des humains et vous assurera la félicité éternelle. Je demande à Dieu qu'il vous accorde la gloire immortelle : tel est l'objet de ma prière et de mon exhortation" ("Promulgation of Universal Peace", pages 464-465).

Faisant allusion à la guerre qui sévissait alors dans les Balkans, il prononça cette phrase bien frappante si l'on songe à ce qui devait arriver deux ans plus tard : "Un feu qui peut embraser le monde est allumé dans les Balkans". Puis il continua en ces termes :

"Quant à vous, faites de nobles efforts. Travaillez de tout votre coeur et de toute votre âme, en sorte que, grâce à vous, la lumière de la paix universelle resplendisse... que tous les hommes ne forment plus qu'une seule et même famille ; que l'Orient prête assistance à l'Occident, et que l'Occident apporte son secours à l'Orient...

Songez que les prophètes envoyés sur la terre, les grandes âmes et les sages qui ont vécu parmi les hommes les ont exhortés à réaliser l'unité et l'amour. Tel fut le but de leurs conseils et de leur message... Songez aussi combien le monde fut insouciant car, malgré les efforts et les souffrances des prophètes de Dieu, les nations sont encore en butte à l'hostilité et à la guerre... Quelle légèreté et quelle ignorance chez les peuples de l'univers ! Combien épaisses les ténèbres qui les enveloppent ! Bien qu'ils soient les enfants d'un Dieu compatissant, ils continuent de s'opposer à sa volonté et de lui déplaire... Dieu bénit et protège leurs foyers tandis qu'eux, dans leur fureur, détruisent et saccagent réciproquement leurs maisons...

"Quant à vous qui êtes instruits des mystères de Dieu, votre devoir est d'une autre sorte. Vos yeux sont illuminés, votre ouïe est devenue plus fine ! Vous devez vous montrer pleins d'amour et de bonté les uns envers les autres et envers l'humanité entière. Vous êtes sans excuse devant Dieu si vous ne vivez pas selon ses commandements, car vous êtes informés de ce qui doit lui plaire. Vous avez entendu ses commandements et ses préceptes. Vous devez donc témoigner de la bonté à tous les hommes et traiter vos ennemis mêmes comme des amis. Considérez ceux qui vous veulent du mal comme s'ils avaient de bonnes intentions à votre égard, et ceux qui sont malveillants comme s'ils étaient sympathiques et agréables, de façon qu'un jour, peut-être, ces ténèbres de discordes et de luttes entre les hommes se dissipent et que la lumière divine resplendisse ; que l'Orient s'illumine et que l'Occident soit plein de parfums, et qu'enfin l'Orient et l'Occident fraternisent dans l'amour et se témoignent une sympathie et une affection réciproques.

Tant que l'homme n'aura pas atteint ce noble état, le monde des humains ne connaîtra pas le repos et n'accèdera pas à la félicité éternelle. Mais si l'homme vit conformément à ces divins commandements, ce monde terrestre se transformera en un monde céleste et cette sphère, domaine de la matière, deviendra un paradis de gloire.

Je veux espérer que vous réussirez dans cette haute mission afin que, semblables à des lampes brillantes, vous répandiez la lumière sur l'humanité, ranimant et revivifiant les êtres par l'Esprit de vie.

C'est là l'éternelle gloire, la félicité sans fin, la vie immortelle, l'accès au royaume céleste. Voilà ce qui s'appelle être créé à l'image et à la ressemblance de Dieu.

Et c'est à ce but élevé que je vous invite, en priant Dieu de vous fortifier et de vous bénir" ("Promulgation of Universal Peace", pages 464-467).

Tous les êtres supérieurs des temps passés et présents ont formulé de telles idées et un tel idéal, mais en cette grande crise de l'humanité, ces idées impliquent des choses toutes différentes.

1) Ce ne sont plus seulement des exhortations mais bien des commandements. Notez la répétition des mots "vous devez".

2) Ces commandements sont caractérisés par leur perfection (je parle ici de la révélation complète et entière de Baha'u'llah, illustrée par l'exemple qu'en a donné la vie d'Abdu'l-Baha) et par leur application précise aux besoins de l'heure présente.

3) Jamais encore dans l'histoire de l'humanité, l'esprit de l'homme moyen n'a atteint ce degré de maturité et n'a été aussi bien préparé à écouter ces commandements et à les observer ni aussi conscient en général de la nécessité pressante et immédiate de les appliquer.

4) Depuis au moins treize cents ans, pas une seule personne n'a formulé de tels commandements inspirés par un tel idéal et encore moins ne les a mis en pratique.

5) Ces commandements ne s'adressent ni à un groupe particulier ni à une seule nation ou à une seule race, mais bien à tous les humains en particulier et à tous les peuples de la terre ; cet appel a pour but d'instaurer un ordre mondial entièrement nouveau, une civilisation internationale d'un type différent et fondé sur ces divines révélations dont il se réclame sans équivoque possible. Les volumineux écrits et les explications détaillées de Baha'u'llah et d'Abdu'1-Baha ont nettement défini les grandes lignes de cet ordre mondial et ont aussi donné les directives quant à sa mise en oeuvre au point de vue pratique.

Afin que le lecteur ait une idée de ce que ce nouvel ordre mondial envisage, je cite un passage du "But d'un Nouvel Ordre Mondial" écrit en 1931 par Shoghi Effendi. Gardien de la foi baha'ie. Il reproduit le texte d'une tablette adressée par Baha'u'llah aux rois et dirigeants du monde.

"O Rois de la terre ! Nous vous voyons accroître vos dépenses chaque année et en faire supporter la charge par vos sujets. Cela est manifestement tout à fait injuste. Craignez les soupirs et les larmes de cet Opprimé et n'imposez pas de fardeaux excessifs à vos peuples... O rois de la terre, réconciliez-vous, afin de n'avoir à vous armer que dans la mesure nécessaire à la défense de vos territoires et de vos empires...

Soyez unis, ô Rois de la terre, car de la sorte la tempête de la discorde s'apaisera parmi vous et vos peuples trouveront le repos, si vous êtes de ceux qui comprennent. Si l'un d'entre vous prenait les armes contre un autre, levez-vous contre lui, car ce ne serait là que justice manifeste" ("La Proclamation de Baha'u'llah", pages 11 et 12).

Et voici le commentaire de Shoghi Effendi :

"Quelle autre signification pourraient avoir ces fortes paroles, si elles n'étaient pas une allusion directe à l'inévitable limitation de la souveraineté nationale absolue, préliminaire indispensable à la constitution de la future communauté de toutes les nations du monde. Une formule de super-Etat mondial devra nécessairement être élaborée, Super-Etat en faveur duquel toutes les nations du globe devront, de leur plein gré, abandonner : toute prétention à faire la guerre, certaines de leurs facultés à lever des impôts et tous droits de maintenir des armements, à part ceux requis pour la sauvegarde de l'ordre à l'intérieur de leurs souverainetés respectives. Un tel Etat devra comporter dans le cercle de ses prérogatives et de ses attributions : un pouvoir exécutif international capable d'imposer son autorité suprême et irrésistible à tout membre récalcitrant de la communauté des Etats du monde ; un parlement mondial dont les membres seront élus par les peuples de leurs pays respectifs, avec confirmation subséquente de leur élection par leur gouvernement ; un tribunal suprême dont les sentences seront obligatoires, même au cas où les parties intéressées n'auraient pas volontairement consenti à soumettre leur cas à un examen. Ce super-Etat sera une communauté mondiale dont les barrières économiques auraient été à jamais supprimées et où la dépendance réciproque du capital et du travail sera explicitement reconnue, les clameurs du fanatisme et des luttes religieuses calmées pour toujours, et la flamme de l'animosité raciale à jamais éteinte. Un seul code de lois internationales, issu du jugement respecté des représentants fédérés du monde, disposera pour ses sanctions de l'immédiate intervention coercitive des forces combinées des unités fédérées. Le super-Etat sera une communauté mondiale dans le sein de laquelle l'ardeur capricieuse du nationalisme militant aura été convertie en une conscience stable du droit de cité mondial. Tel en vérité nous apparaît, dans ses plus grandes lignes, l'ordre mondial prévu par Baha'u'llah et qu'on arrivera à considérer comme le plus beau fruit d'un âge qui parvient lentement à maturité" ("Le But d'un Nouvel Ordre Mondial", Shoghi Effendi, pages 21-22).

6) Quatre-vingt-treize ans se sont écoulés depuis que le Bab apporta son message et soixante-quatorze ans depuis que Baha'u'llah proclama publiquement sa mission et son rang. Durant cette période, et surtout depuis seize ans où Shoghi Effendi commença à exercer ses fonctions de Gardien et organisa la structure administrative du nouvel ordre mondial, les quelques millions de croyants enrôlés dans tous les pays du monde ont formé une armée cohérente, persévérante, prête au sacrifice individuel, une armée qui reconnaît sans réserve l'origine divine de ces commandements et est prête à leur obéir de façon absolue.

Ce phénomène sans précédent a éveillé l'attention des savants, hommes d'Etat et laïcs capables de réfléchir. D'année en année, ce mouvement est allé en s'accélérant. C'est ainsi que, dans un monde plein d'agitation, de confusion et de discorde, dans un monde d'insécurité et d'efforts incohérents, on voit nettement croître et se développer un nouveau type d'humanité, une conception nouvelle du gouvernement et du citoyen, une vision neuve des possibilités pratiques de la vie humaine sur cette planète.

7) A quelque cause qu'on puisse l'attribuer, il devient de plus en plus évident que les esprits les plus larges, les hommes d'Etat les plus sages de notre monde, même sans rien savoir de la vie de Baha'u'llah ni reconnaître sa qualité, acceptent une grande partie, sinon la totalité, de ses préceptes.

Le lecteur serait en droit de demander une preuve de cette dernière assertion. Il me faudrait un volume pour citer ici tous ceux dont la compétence est universellement reconnue et qui sont plus ou moins qualifiés pour parler avec intelligence des affaires mondiales. Les fragments ci-contre indiquent simplement les tendances de la pensée moderne que seules de longues lectures pourraient approfondir.

"La coopération doit être la pensée directrice. C'est, non pas un pays en particulier, mais le monde entier qui doit être organisé en une seule communauté. Il faut supprimer les armements nationaux et ne conserver qu'une force de police pour maintenir l'ordre. Les pays où les femmes ont le plus d'influence dans les affaires publiques sont démocratiques et aiment la paix".

Arthur Henderson,

président de la Conférence du Désarmement, à un dîner donné par les organisations féministes du groupe consultatif.

Nous voyons ici que, non seulement l'auteur préconise deux des commandements de Baha'u'llah, mais encore qu'il indique en termes presque identiques la méthode à suivre pour arriver au désarmement. Il reconnaît aussi la sagesse des paroles de Baha'u'llah concernant le rôle de la femme à notre époque.

"On ne saurait trop encourager et louer la libre recherche scientifique, éternel effort de l'homme pour saisir les formes changeantes et multiples de la vérité".

Gustave Adolphe, prince héritier de Suède,

dans son discours au Festival de Printemps, à l'université d'Upsal.

Le lecteur trouvera peut-être cette dernière citation quelque peu banale, mais n'oublions pas qu'à l'époque où Baha'u'llah proclama que "la libre recherche de la vérité" est la première condition requise dans une civilisation divine, cette conception n'était généralement pas admise. Quand j'étais enfant, la théorie de Darwin sur l'origine des espèces donna lieu, pendant plusieurs années, à une ardente controverse. Etait-il possible de l'admettre, bien qu'elle fût en contradiction avec l'histoire des origines de l'homme selon la Genèse ? Et je crois me rappeler qu'aujourd'hui encore, dans un des Etats de notre pays si éclairé, il existe une loi très strictement mise en vigueur. On n'y recherche pas si la théorie de l'évolution renferme ou non une part de vérité, mais seulement s'il est possible de la justifier par une interprétation ignorante et partiale des paroles écrites il y a plusieurs milliers d'années. Galilée, Roger Bacon et Copernic ne sont pas morts depuis si longtemps, et nous possédons encore le livre de l'Index Expurgatorius.

Il est indéniable que, jusqu'au milieu du siècle dernier, le soin de définir la vérité en dernier ressort incombait exclusivement à des ecclésiastiques, et que la libre recherche scientifique était chose difficile, pour ne pas dire plus.

La liberté de la pensée n'a pris naissance qu'au moment où Baha'u'llah publia ses commandements relatifs à l'unité de la science et de la religion. Coïncidence ? Si vous voulez, mais c'est un fait.

"La révolution des temps présents n'a pas un caractère économique mais spirituel. Les hommes d'aujourd'hui voient s'accomplir des changements plus importants et d'une portée plus étendue qu'aucun de ceux enregistrés depuis les commencement de l'histoire. Grâce à la science, nous sommes devenus les maîtres incontestés des forces de la nature. Il y a assez de blé pour nourrir tous les hommes, assez de laine pour les vêtir, assez de pierre et de mortier pour les abriter, et pourtant, le tableau que nous présente le monde n'est qu'une vaste scène de désolation et de désespoir.

Il faut donc qu'il y ait quelque vice dans ce tableau ! C'est bien là ce que nous voulons dire. Ne serait-il pas plus honnête d'avouer que "le vice réside en nous-mêmes"?

"Etre ou posséder ?". Je soumettrai cette alternative angoissante à tous ceux qui ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, et le vrai courage spirituel qui est la base de tout progrès durable."

Hendrick Van Loon, "Etre ou posséder".

"Il se peut que toute liberté soit illusoire, aussi longtemps que nous ne sommes pas libérés de notre moi... Peut-être qu'en prenant plus profondément conscience d'une fraternité à laquelle nous ne pouvons nous dérober, et en devenant plus sensibles aux valeurs spirituelles, nous verrons naître une foi durable qui unira les différents peuples de ce pays en leur donnant un même idéal... Nous avons besoin d'être unis par une même foi qui, en éclairant notre route, nous allège d'une partie des responsabilités dont nous portons actuellement le fardeau."

Margaret Cary Madeira, "Revue mensuelle Atlantic".

"Aucun système de relations entre les hommes ne peut réussir, s'il est basé sur une attitude et une intention d'exploitation mutuelle.

Tout système réussira qui aura pour base l'esprit de service mutuel. Et, en vérité, avec cet esprit, on n'aurait plus besoin de système".

Jas. H. Cousins, "Le Jeune Constructeur".

"Qu'on aborde les questions économiques, raciales ou internationales (et elles ont du reste bien des aspects communs), on verra partout les signes annonciateurs de l'âge d'or. Cette époque bénie ne viendra pas automatiquement, mais bien, comme toutes les réformes, parce que des âmes héroïques, faisant bon marché de leur vie, auront transposé du plan idéal au plan réel ces vérités pour lesquelles Jésus-Christ a vécu et pour lesquelles il est mort."

D.G.W. Stafford, de l'université du Temple,

Seattle, à l'institut des Affaires mondiales.

"Les relations de solidarité de notre nouvelle civilisation jouent un rôle vital, non seulement au point de vue de nos besoins matériels, mais aussi de nos besoins spirituels.

Spirituellement, nous ne pouvons revenir aux divisions en cloisons étanches, aux fidélités limitées, aux mesquineries sectaires qui caractérisaient l'ancienne façon de vivre. Une voie nouvelle et plus large a été tracée ; et, bien qu'à l'occasion, on pourra perdre la direction comme il arrive en ce moment, la tendance vers une économie mondiale et une conscience de citoyen de la même planète se dessine trop fortement pour pouvoir disparaître de manière définitive."

Raymond B. Fosdick,

"Revue Scientifique américaine".

On pourrait multiplier presque indéfiniment de telles citations et montrer le commandement précis de Baha'u'llah qui correspond à chacune d'elles ; il est certain que toute personne non prévenue, après avoir étudié même superficiellement les écrits de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha, trouvera partout des exemples prouvant que ces commandements exercent leur influence aussi bien dans la presse quotidienne que dans les magazines à la mode, les annonces des laboratoires, des conseils nationaux, des ateliers d'inventeurs et d'artisans. "De quelque côté que nous regardions ou que nous écoutions", nous voyons et entendons que leurs paroles se réalisent et qu'on obéit à leurs commandements.

Durant le séjour d'Abdu'l-Baha en Amérique, quelqu'un déplora devant lui la détresse qui régnait alors dans le monde (et qui n'a cessé de s'accroître depuis lors). Il répondit : "Ne vous troublez pas. Quoi qu'il advienne dans l'avenir, vous saurez toujours que tout ce qui arrive doit hâter la venue du royaume de Baha'u'llah. Sa volonté est suprême".

Dans un discours à Montclair (New-Jersey), le 23 juin 1912, Abdu'l-Baha s'exprima en ces termes :

"Parmi les prophètes de Dieu pas un n'était arrivé à la célébrité ; cependant, ils ont été supérieurs à tous en puissance spirituelle. L'amour est la souveraineté éternelle. L'amour est la force divine capable de renverser et de vaincre tous les rois de la terre. Est-il rien qui démontre mieux cette vérité que l'oeuvre accomplie par Baha'u'llah ? Il apparut en Orient et fut exilé, puis emprisonné à Saint-Jean d'Acre, en Palestine. Deux monarques puissants et despotiques se dressèrent contre lui. Durant son exil et son emprisonnement, il écrivit aux rois et aux maîtres du monde, des tablettes pleines d'autorité où il proclamait sa souveraineté spirituelle, établissait la religion de Dieu et levait l'étendard céleste de la cause de Dieu" ("Promulgation of Universal Peace", page 206)

Et ailleurs, à l'occasion d'un dîner, à Washington-D.C, le 22 avril 1912, dix jours seulement après son arrivée en Amérique, il disait :

"Le fait même de nous trouver réunis ici aujourd'hui est une preuve de la merveilleuse influence que Baha'u'llah exerça dans le monde, grâce à la puissance de l'amour de Dieu. C'est à cause de lui que des hommes sont venus des régions les plus lointaines de la Perse et de l'Orient pour rencontrer à cette table les gens d'Occident et fraterniser avec eux dans des sentiments de parfait amour, d'affection et d'harmonie. Voyez comment la puissance de Baha'u'llah a réuni l'Orient et l'Occident ! Et Abdu'l-Baha est ici, en train de vous servir. Il n'a fallu pour cela ni verges ni coups de poing, ni fouet ni glaive. Seule, la puissance de l'amour de Dieu a accompli cette oeuvre" ("Promulgation of Universal Peace", page 40).

Voici où je veux en venir : Baha'u'llah se réclame d'une puissance divine qui dirige souverainement les hommes et les nations et n'est autre que la puissance de l'amour de Dieu. Tout ce qui arrive actuellement dans le monde est une preuve évidente de cette puissance souveraine ; une étude comparée des commandements de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha, de leur vision prophétique et des événements qui se sont déroulés dans le monde depuis 1853, apporte la preuve des effets réels de cette puissance. Enfin, de toutes parts, dans toutes les régions du globe, parmi des gens de mentalités différentes exerçant des activités diverses, nous décelons les indices certains d'une rapide évolution de l'opinion universelle dans le sens d'un ordre mondial correspondant exactement au plan que Baha'u'llah a tracé, qu'Abdu'l-Baha a promulgué et dont sa vie a donné l'exemple. En ce moment même, au centre international à Haïfa en Palestine, le petit-fils d'Abdu'l-Baha, Shoghi Effendi, organise ce plan, lui donne sa structure administrative et le met en oeuvre.

Quel est alors le tableau complet de la situation ? L'esprit humain ne saurait l'embrasser dans toute son ampleur, et même en demeurant dans ses limites, nous sortirions du cadre de ce livre. Mais nous en avons dit assez pour pouvoir esquisser ici les parties essentielles de ce tableau.

Nous voyons un petit groupe de quelques millions d'êtres humains de toutes nationalités, races et croyances, disséminés dans toutes les régions de la terre et qui, tous, reconnaissent sans réserve en Baha'u'llah le législateur suprême qui doit instaurer dans le monde une civilisation nouvelle. Ils sont prêts, pour le servir, à sacrifier toutes choses, même leur vie. D'autre part, travaillant en complète harmonie avec ce groupe, nous voyons la Société des Nations évoluer graduellement dans le sens de ces lois, et l'opinion mondiale prendre conscience du fait qu'elles sont indispensables à l'existence d'une vraie civilisation.

Enfin, nous voyons à présent, de nos propres yeux, le cadre de cette nouvelle économie mondiale s'élargir rapidement sous l'impulsion administrative de Shoghi Effendi. Que celui qui lit ces lignes avec un esprit ouvert fasse son enquête et se demande si, en toute sagesse, un tel mouvement peut être passé sous silence.

Revenons maintenant à la scène des adieux sur le paquebot S.S. Celtic. Quand Abdu'l-Baha eut achevé sa brève allocution, il fit approcher tour à tour toutes les personnes présentes afin de leur serrer la main et de leur donner, avant de partir, une dernière marque d'amour. Cette scène fut profondément impressionnante et empreinte toute entière d'une signification inexprimable. Nous nous sentions dans une atmosphère embaumée et à mille lieues des bassesses sordides de notre monde. Tandis que, lentement, nous défilions devant lui, il puisait dans la masse de fleurs qui l'entouraient et en offrait quelques-unes à chacun de nous (à la fin il ne restait plus une seule fleur). Quand vint mon tour, une fois de plus, je perdis conscience de tout, sauf du fait bouleversant qu'il était là, si proche, et qu'en ce monde, je ne le reverrais jamais plus et n'entendrais plus sa voix bien-aimée. Je tombai impulsivement à genoux et, lui prenant la main, la plaçai sur ma tête. Jamais je n'oublierai la souplesse de ce bras et de cette main et leur état de complète passivité. C'était comme un poids mort que je serrais. Mais une lumière transcendante illuminait son visage.

Telle fut l'impression finale et ineffaçable que je gardai de cette humilité suprême, de cet esprit d'effacement, de servitude et d'amour dont, sans aucune défaillance, ses moindres actions étaient empreintes.

Les amis réunis sur le quai levaient les yeux vers le visage de leur Maître pendant que le navire glissait lentement vers le fleuve. Abdu'l-Baha se tenait à la lisse. Le souffle de la brise agitait sa chevelure et sa barbe blanches, tandis que, droite et majestueuse, sa silhouette se détachait nettement. Sur ses lèvres qui remuaient, je lisais facilement ces mots : "Allah'u'Abha ! Dieu est le Très-Glorieux ! Dieu est le Très-Glorieux !"



15) "c'est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez", quatre tablettes

"Si vous croyez en moi, je ferai de vous les amis de mon âme dans le royaume de ma grandeur, et les compagnons de ma perfection dans l'empire de ma puissance, pour l'éternité".

Baha'u'llah.

C'est environ deux ou trois mois après le départ d'Abdu'l-Baha, que je réalisai pleinement avec une conviction qui, depuis lors, n'a jamais été un instant ébranlée, quels étaient les rangs respectifs du Bab, "Premier Point" de lumière à l'horizon du nouveau jour ; de Baha'u'llah, "La Gloire de Dieu", "manifestation des lumières de l'Essence divine dans le miroir des noms et attributs", et de son fils Abdu'l-Baha, "Centre de son covenant", modèle divinement choisi, l'Homme parfait, ayant pour mission de rendre manifeste la beauté et la sainteté de l'état de parfaite servitude auprès de Dieu et des hommes : "Je suis le serviteur des serviteurs de Dieu".

Chose étrange, j'acquis cette conviction en exerçant mon ministère spirituel. De toute évidence, et pour la première fois, j'étais capable de secourir et de transformer profondément des âmes qui, troublées par les problèmes complexes de la vie et de la mort, se débattaient dans les affres de la tentation, de la douleur et du doute.

Il m'était venu une sorte d'intuition spirituelle due certainement aux paroles sublimes dont mon esprit s'était nourri depuis plusieurs mois et, plus encore, aux enseignements personnels et à l'exemple d'Abdu'l-Baha qui savait donner à ces paroles une qualité poignante propre à attirer et émouvoir les coeurs. Je pense que l'ancienne terminologie eût employé l'expression "don du Saint-Esprit" pour décrire ce fait merveilleux. Tout ce que je puis dire, c'est que je faisais là une expérience entièrement nouvelle et qui disposait à l'humilité.

Les enseignements et l'exemple d'Abdu'l-Baha coloraient et influençaient toutes mes relations avec autrui. Mes plus timides tentatives pour adapter les préceptes que j'avais reçus aux besoins de chaque âme en particulier donnaient de si féconds résultats, que je me sentais inondé de joie et pénétré de respect. Ces sentiments étaient si nouveaux et me bouleversaient à tel point qu'il me semblait être emporté par un torrent de conviction absolue dans une atmosphère de certitude, où toutes traces de mes anciens doutes et perplexités s'étaient évanouies comme si elles n'avaient jamais existé. Du fond des âges, une voix murmurait dans le secret de mon âme : "Les hommes ne récoltent pas du raisin sur des épines, ni des figues sur des ronces".

Je voyais de mes propres yeux les âmes humaines s'éveiller, les coeurs touchés d'un souffle divin, les vies profondément influencées, la douleur transformée en contentement, la lutte intérieure et l'agitation apaisées par les paroles extraites des prières et explications de ces êtres divins, et appliquées comme un baume calmant sur les blessures de l'âme ; si, alors, j'avais encore douté de l'esprit qui inspirait ces paroles, c'eût été douter en même temps de tous les prophètes du passé, discréditer le sermon sur la montagne et toute la tradition chrétienne. Je me disais dans mon for intérieur : "Si ceci ne vient pas de Dieu, alors la foi en Dieu ne repose sur aucune base. J'aimerais mieux avoir tort avec cette grande foi que de paraître avoir raison avec tous les incrédules et les ergoteurs du monde". Des profondeurs mêmes de mon être montait ce cri des fidèles croyants du passé : "Mon Seigneur et mon Dieu !".

En outre, ma propre vie prit une nouvelle orientation qui donna une signification et une valeur nouvelles à toutes choses : événements, circonstances, pensées, expressions, personnes et conversations. Il me semblait que dans le plus infime incident comme dans le fait le plus important de la vie journalière, je découvrais un je ne sais quoi de solide qui prenait forme graduellement, une sorte d'assurance qu'en dépit des apparences, tout allait bien, et le monde, de ce fait, en était transformé. "Il avait établi mes pieds sur un roc et affermi mes pas".

Je me souviens qu'un matin, chez moi, un membre de ma famille, me voyant entrer, me salua de cette exclamation étonnée : "Eh bien, quelle bonne nouvelle apportez-vous ?". Je suppose que j'avais le visage et l'allure de quelqu'un à qui l'on vient d'annoncer une chose extrêmement agréable.

Ces mots que, à la manière des théologiens, j'avais si souvent cités comme un cliché, prenaient pour moi un sens nouveau et saisissant : "Voici que je vous apporte l'heureuse nouvelle d'une grande joie". Et de même pour les paroles de Baha'u'llah, relatives à ce principe de suprême bonheur : "Voilà quelle est la source de toute l'allégresse du monde !".

Mais ce qui, sans aucun doute, acheva de me conquérir, ce fut une troisième tablette du Maître. Je ferai remarquer, avant de la citer, que toute communication d'Abdu'l-Baha ayant un caractère universel peut être lue par tous et appliquée par chacun à soi-même, à la condition d'être un chercheur sincère.

"O toi, mon céleste fils :

ta lettre est arrivée. Elle était comme un jardin de roses embaumé des suaves senteurs de l'amour de Dieu et dénotait que vous vous êtes rencontrés dans la joie et le parfum suprêmes.

Votre but est de diffuser la lumière qui doit guider les hommes, de revivifier les coeurs morts de faire progresser l'humanité vers l'unité et de déceler la vérité. Sans aucun doute, vous serez affermis dans cette oeuvre et assistés par les puissances invisibles.

J'ai prié à ton intention afin que tu puisses devenir le ministre du temple du royaume et le héraut du Seigneur des armées afin que tu puisses construire un monastère dans le ciel et fonder un couvent dans l'univers de l'immatériel afin que dans toutes tes entreprises, tu sois inspiré par le souffle du Saint-Esprit et illuminé à tel point que tous les ministres (de la religion), éblouis par ta splendeur, aspirent à s'élever à la même hauteur que toi.

Tu demeures toujours dans mon souvenir. Je n'oublierai jamais les jours que nous avons passés ensemble.

Tâche de te pénétrer autant que possible des principes de Baha'u'llah, promulgue-les dans tout le continent, fais naître l'amour et l'unité parmi les croyants, guide les masses, réveille les indifférents et ressuscite les morts.

Transmets de ma part les souhaits les plus ardents à tous les amis de Dieu.

Que la gloire du Très-Glorieux rayonne sur toi !"

Abdu'l-Baha Abbas.

J'avais bien compris que cette lettre était un appel, une convocation, un son de trompette venant d'une sphère supérieure pour me faire avancer et "monter plus haut", mais le véritable sens, la signification profonde de certaines phrases m'échappa complètement à l'époque, et maintenant encore, je n'en ai qu'une assez vague compréhension.

"Etre assisté par les puissances invisibles", "ministre du temple du royaume", "un monastère dans le ciel", et "un couvent dans l'univers de l'immatériel", que voulaient dire ces étranges phrases ?

A mesure que les années se sont écoulées et que je me suis plus profondément imprégné des expressions divines de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha, j'en ai découvert le sens à la fois subtil et précis, un peu vague, sans doute, mais plus séduisant pour l'esprit que les mots ne peuvent le dire. Si l'orchestre est dissimulé par un écran de roses divines, la musique en est-elle, pour cette raison, moins enchanteresse, et la certitude de la réalité de l'orchestre moins convaincante ?

Afin de permettre au lecteur de respirer le parfum de ces roses et, peut-être, d'entendre avec une oreille intérieure les accents de cet orchestre caché, je citerai deux passages des paroles d'Abdu'l-Baha.

Le 30 avril 1912, il parla à une réunion de l'assemblée du temple de l'unité baha'ie. Voici un extrait :

"Parmi les prescriptions des livres saints, il en est une relative à la fondation d'un temple divin. Ceci doit contribuer à établir l'unité et la fraternité parmi les hommes. Le véritable temple est la loi même de Dieu à laquelle toute l'humanité doit recourir et qui est son point d'unité. Là est le centre collectif ; là est la cause de l'harmonie et de l'unité des coeurs ; là est la cause de la solidarité de la race humaine. Là est la source de la vie éternelle. Les temples sont les symboles de cette force d'union de sorte que, lorsque les gens s'assemblent là, dans la maison et le temple de Dieu, ils puissent se rappeler que la loi a été révélée pour eux et que cette loi doit les unir. De même que cet édifice a été fondé en vue d'unir les hommes, ainsi la loi, qui a précédé et créé ce temple, a été donnée dans le même but" ("Promulgation of Universal Peace", page 62).

Ailleurs, Abdu'l-Baha écrivit à une croyante américaine qui demandait si elle pouvait continuer d'être membre d'une église chrétienne :

"Apprends ceci : au temps de la manifestation du Christ bien des gens, parce qu'ils faisaient partie du Saint des saints à Jérusalem, demeurèrent inaccessibles à ses enseignements. Pour ces raisons (exclusivisme et préjugé) un voile leur cacha sa brillante beauté. Tu dois donc tourner ton visage vers l'église de Dieu qui est tout entière dans les instructions divines et les miséricordieuses exhortations . En effet, quelle ressemblance y a-t-il entre l'église de pierre et de ciment et le céleste Saint des saints ? Efforce-toi d'entrer dans cette église de Dieu. Bien que tu aies fait le serment de fréquenter l'église (de pierre), ton esprit est cependant soumis au covenant et au testament du temple spirituel et divin. Tu devrais respecter ceci. La réalité du Christ réside dans les paroles du Saint-Esprit. Si tu en es capable, prends-en ta part."

Les paroles de Saint-Jean dans l'Apocalypse ne prennent-elles pas une nouvelle signification ? Essayant de décrire en termes symboliques la venue du royaume de Dieu sur la terre, il disait : "Et je ne vis point de temple dans la ville, car le Seigneur Dieu Tout-Puissant en est le Temple". "Et la ville n'avait besoin ni du soleil ni de la lune pour l'éclairer, car la Gloire de Dieu l'éclairait".

(Je rappelle au lecteur que la traduction littérale du nom "Baha'u'llah" est "la Gloire de Dieu".)

Donc, être le "ministre" du temple de ce royaume consiste simplement à donner son adhésion à la loi d'unité et d'amour et à proclamer cette loi qui s'impose à tous les croyants sincères du Dieu unique ; être assisté par les "puissances invisibles" consiste à se sentir environné de ces forces éternelles qui soutiennent toujours les vaillants champions de la vérité ; construire un "monastère dans le ciel" et un "couvent dans l'univers de l'immatériel" consiste à élever de telles forteresses de détachement et de renoncement pour les âmes des hommes que "tout en vivant sur la terre, ils soient au ciel en vérité".

Etre le ministre du temple de ce royaume est la prérogative de tous ceux qui croient dans la parole de Dieu et se tournent sincèrement vers sa lumière. Quel glorieux univers deviendra "notre petite terre" quand les hommes arriveront à saisir ne fût-ce qu'une faible lueur de cette lumière.

Deux mois plus tard, je reçus une quatrième tablette qui m'ouvrit de nouveau la porte vers la liberté et l'accès d'un monde dont la lumière et la beauté m'apparaissaient de plus en plus clairement.

"O toi, mon honorable fils,

la lettre que tu as écrite avec le plus grand amour a été la source d'un parfait bonheur.

En vérité, je le dis, tu t'efforces de tout ton coeur et de toute ton âme de plaire à Dieu. Il est certain que cette intention bénie produira de grands effets. La bonne intention peut se comparer à une flambeau allumé dont la lumière rayonne de toutes parts. Et maintenant, Dieu en soit loué, tu as fait les plus grands efforts pour allumer dans ces régions le flambeau qui guide les âmes et pour planter un arbre plein de fraîcheur et de délicatesse dans le jardin du monde des humains, pour appeler les êtres vers le divin royaume, pour contribuer aux progrès des esprits et des âmes, pour rassembler les brebis perdues sous la protection du véritable Berger, pour réveiller ceux qui sont assoupis, pour apporter la santé aux malades d'esprit, pour élargir l'horizon de l'esprit humain, pour affiner le sens moral des êtres et orienter les oiseaux égarés vers le jardin de roses de la réalité.

Sois assuré que l'effusion éternelle descendra sur toi et que les confirmations de Sa Sainteté Baha'u'llah t'environneront. Transmets à tous les croyants les merveilleuses salutations d'Abha.

Que la gloire du Très-Glorieux rayonne sur toi."

Abdu'l-Baha Abbas,

Mont Carmel, Haïfa, Syrie, 31 mars 1914.

Encore un appel ! On me conjurait de vivre et de travailler dans un monde supérieur !

Il y a trois de ces commandements, car je les ai toujours compris et acceptés comme tels, qui, depuis lors, sans que j'en aie eu clairement conscience, ont constamment influencé mes méditations et mon activité. Les voici: "contribue aux progrès des esprits et des âmes", "élargis l'horizon de l'esprit humain", "affine le sens moral des êtres".

Si l'on observe l'humanité moyenne, même superficiellement, on reconnaîtra la nature statique de sa mentalité, la gêne qu'elle éprouve à évoluer, son incapacité à sortir de l'ornière librement choisie ou imposée. La "sphère" intellectuelle et spirituelle où se meuvent la plupart des gens est extrêmement restreinte. Notre horizon est borné par nos intérêts personnels. Il est vrai que les savants et les philosophes vont au delà, qu'ils percent des ouvertures dans l'édifice de leurs connaissances et s'enorgueillissent d'avoir l'esprit aussi "large". Mais quand ils passent aux actes, leur horizon est également limité par des considérations personnelles. Je n'oublie pas les saints et les héros de tous les temps qui ont placé la vérité au-dessus d'eux-mêmes, de leur famille et de leur vie. Mais je n'oublie pas non plus que la part de ceux-là a toujours été le pilori, le cachot et la croix. Et il semble bien, hélas, que d'autres ne l'oublient pas non plus : "ces êtres naïfs que les hommes appellent des savants" (comme l'observe avec ironie Baha'u'llah) suivent la vérité aussi longtemps que "ses voies sont agréables et ses sentiers paisibles" mais ils hésitent dès qu'on commence à les montrer du doigt, que leurs biens sont menacés et que leur famille les abandonne.

Je suis bien loin de vouloir critiquer ou épiloguer à ce sujet, car il s'agit là d'une tendance inhérente à la nature humaine et qui nous est commune à tous. Je veux seulement souligner un fait incontestable et montrer que cette attitude, d'après l'opinion de tous les grands hommes et les saints du passé, doit être imputée à l'ignorance. Ignorance du véritable sens de la vie, ignorance de ses horizons illimités, ignorance aussi bien de son origine dans les profondeurs insondables du passé que de son inconcevable et glorieux avenir dans "tous les mondes de Dieu".

C'est ce que Baha'u'llah veut dire quand il nous convie "à contribuer aux progrès des esprits et des âmes" et à "élargir l'horizon de l'esprit humain".

Et pour ce qui est "d'affiner le sens moral des êtres", tout le monde conviendra que ce sens est, en général, de qualité médiocre. Nos opinions sur un fait d'ordre moral dépendent presque toujours de nos réactions personnelles. Voulons-nous, par exemple, mesurer notre sens de la justice à l'échelle morale de Baha'u'llah : "Si tu veux observer la justice, choisis pour les autres ce que tu choisirais pour toi-même", combien d'entre nous seraient à la hauteur ? Depuis le conducteur d'auto dont le premier mouvement, dans un accident, est d'accuser les autres, jusqu'au juge, à son tribunal, dont les décisions sont influencées par des considérations politiques, tous réagissent avec le même manque d'objectivité. Et encore une fois, on peut attribuer ce fait aux horizons limités de notre esprit. Les gens sont atteints d'une sorte de myopie. Leurs vues trop étroites, trop bornées par des préoccupations immédiates les empêchent de discerner clairement les résultats inévitables. Ce sont pourtant ces résultats, inscrits partout sur les pages de notre histoire qui, en s'accumulant, ont jeté le monde actuel dans une confusion et une misère désastreuses.

Jamais, assurément, le besoin d'" affiner le sens moral des êtres" ne s'est fait sentir de façon plus pressante. Une fois que cette fibre morale sera dépouillée de tous les éléments étrangers à la nature supérieure et divine de l'homme, alors, "débarrassée des souillures de l'égoïsme, il apparaîtra pur, et sans tache".

Je reçus la plus impressionnante des tablettes d'Abdu'l-Baha au début d'août 1914, au moment où la guerre mondiale venait d'éclater. Elle était formulée en ces termes :

"O toi, personnage honoré !

Ta lettre nous est parvenue. J'ai conçu, en la lisant, une grande espérance, car son contenu rend évident le fait que, par l'effet de ton entrée dans le divin royaume, tu progresses de jour en jour.

Quand ces progrès seront devenus constants et suivis, alors tu trouveras le centre suprême dans l'univers de Dieu et tu discerneras clairement les confirmations du Saint-Esprit. Tu seras baptisé à la fontaine de vie et affranchi de toutes les lois du monde de la nature.

Tu deviendras illuminé, indulgent, céleste comme un flambeau radieux parmi les humains.

Efforce-toi, autant que possible, de te libérer complètement des contingences humaines afin que les puissances du royaume règnent à tel point dans ton coeur et dans ton esprit que tout en vivant sur la terre, tu puisses cependant être vraiment au ciel ; afin que, tout en étant formé en apparence d'éléments matériels, tu parviennes à n'être plus composé que d'éléments célestes.

Voilà la gloire immortelle de l'homme ! Voilà ce qui est éternellement sublime dans le monde de l'existence. Voilà la vie qui n'a pas de fin ! Voilà l'esprit incarné au coeur de l'humanité ! Que la gloire du Très-Glorieux rayonne sur toi !"

Abdu'l-Baha Abbas,

Haïfa, Syrie,

16 juillet 1914.

On ne saurait imaginer un mandat plus élevé, un appel plus stimulant, un contraste plus suggestif avec l'idéal courant et la façon habituelle de penser. Il y a quelque chose qui galvanise dans des phrases telles que : "trouver le centre suprême dans l'univers de Dieu", "être affranchi de toutes les lois du monde de la nature", "libère-toi complètement des contingences humaines".

Et que dirons-nous alors de cet espoir expressément donné : il serait possible, dans certaines conditions, que les "puissances du royaume", ces lois transcendantes dont l'action révèle un monde céleste, "s'emparent" à tel point de notre être que les éléments dont il se compose en soient modifiés et sanctifiés et que, tout en demeurant en apparence citoyen de ce monde, il reçoive intérieurement la direction et l'impulsion de forces émanant d'un monde plus réel et bien supérieur.

Il est possible que ces idées semblent fantastiques au lecteur. Cette attitude est même compréhensible s'il ne connaît pas la vie et les doctrines de Baha'u'llah et d'Abdu'l-Baha et, je puis le dire avec force, la vie et le martyre de milliers de leurs adeptes et adorateurs.

Quant à moi, j'ai vu Abdu'l-Baha vivre sous mes yeux d'une vie tellement supérieure à celle des autres hommes que toute hypothèse prêtant à ses actions des mobiles ordinaires reste incroyable. Le centre autour duquel il gravitait était certainement bien éloigné de notre égocentrisme. Tandis qu'extérieurement il portait des habits d'homme, il était intérieurement revêtu des "caractéristiques de Dieu". Visiblement, il était à tel point affranchi "de toutes les lois du monde de la nature" et libéré de l'esclavage "des tendances affectives humaines" qu'on ne pouvait se trouver dans le même lieu que lui sans ressentir les effluves irradiant de sa personne et qui provenaient d'un monde supérieur, plus calme et plus beau.

Comment donc allons-nous réagir, quand il nous invite à le rejoindre dans le monde de l'esprit ? Nous pouvons choisir entre trois interprétations : (a) c'était un visionnaire, un idéaliste dépourvu de sens pratique et qu'il ne faut pas prendre au sérieux. (b) C'était un type d'homme unique dans l'humanité ; il parlait et agissait avec une sagesse et faisait preuve de capacités que les autres hommes ne peuvent acquérir. (c) Il était le héraut du monde de la réalité dont notre monde de phénomènes ne reflète qu'une sorte d'image renversée. Il engageait les hommes à renoncer aux apparences et à vivre sur le plan du réel. Il prouvait à l'humanité par son exemple qu'un aussi complet changement d'orientation est non seulement possible, mais encore qu'il s'impose si l'on veut accéder à un certain degré de bonheur, de sagesse, de calme et de prospérité.

Examinons chacune de ces possibilités, car il n'y en a point d'autres et nous devons opter pour l'une d'entre elles, à moins de nous dérober complètement à toute conclusion et de refuser de penser.

(a) La vie entière d'Abdu'l-Baha donne un démenti à ceux qui prétendent voir en lui un visionnaire, un idéaliste dépourvu de sens pratique. Quand il parla aux étudiants de l'université de Leland Stanford, leur président, David Starr Jordan, le présenta en ces termes : "Abdu'l-Baha réalisera sûrement l'union de l'Orient et de l'Occident, car il foule le chemin mystique sans perdre contact avec la réalité". C'était un homme d'affaires compétent. Bien des gens qui, soit dit en passant, n'étaient pas des croyants, le consultaient sur la manière de diriger leurs entreprises. Un trait particulièrement saillant était sa pondération en jugeant des questions matérielles. En toutes occasions, dans ses relations avec les gens les plus divers, il faisait preuve d'un équilibre que les chefs d'industrie les plus avisés auraient pû lui envier. On l'a vu aller à la cuisine et préparer le repas de ses invités. Ne négligeant aucun détail, et toujours plein d'attentions, il ne manquait pas de vérifier lui-même si la chambre de ses visiteurs avait bien tout le confort voulu, et cependant il ne se souciait nullement de son propre confort.

Bref, le moindre examen des faits nous imposera la conclusion que notre première hypothèse est insoutenable.

(b) Voyons maintenant la seconde. Il était doué d'un pouvoir surhumain et, par conséquent, nous ne pouvons nous attendre à lui ressembler. Ceci est la solution facile, "l'alibi" si souvent invoqué par ceux qui cherchent une excuse quand leurs actes sont en contradiction avec leur idéal. Le terme moderne employé dans ce cas est le "rationalisme".

Si nous admettons ceci, une difficulté surgit : nous rejetons automatiquement du même coup les préceptes et l'exemple de toutes les grandes âmes du passé et du présent. Pour les héritiers de la tradition chrétienne, cela signifie qu'il faut placer le Christ dans la catégorie des perfections inaccessibles et ne tenir aucun compte de ses constantes exhortations à "marcher dans sa voie", à "nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés"à "prendre notre croix chaque jour" et à "le suivre". Nous devrons négliger également les systèmes philosophiques des êtres les plus nobles de l'humanité et qui ne se réclament d'aucune autorité divine. Des hommes tels que Socrate, Epictète, Marc-Aurélie, Emerson et beaucoup d'autres dont la vie a prouvé que les actes peuvent être en accord avec les paroles.

Et, ce qui est pire, du moins selon l'auteur, c'est le corollaire dégradant qu'entraîne une semblable décision : l'humanité aurait cessé de progresser. Bien que nos conditions actuelles d'existence soient dûes au fait que l'homme a négligé ce monde annoncé par Abdu'l-Baha dans sa tablette ci-dessus citée, et qu'il n'a pas cru à sa réalité, ce seraient là des conditions normales et immuables. Cela équivaut à dire que les "lois du monde de la nature" sont irrévocables et qu'il convient à l'homme d'" avoir les dents ensanglantées et les griffes pleines de rapines" ; qu'il n'y a rien au delà de la tombe et qu'il est par conséquent inutile de se préparer à une sphère d'activité supérieure.

Non, cette conclusion me paraît inconcevable et monstrueuse !

(c) Examinons sans parti pris la troisième hypothèse : Baha'u'llah est, en ce monde, le dernier venu d'une longue lignée de révélateurs de la volonté de Dieu. Son but formel est d'ouvrir aux hommes le monde de la réalité, d'attirer leur attention sur un monde de vie, une sphère d'activité qu'ils ont laissés jusqu'ici plus ou moins à l'arrière-plan. Son fils Abdu'l-Baha prouve par sa vie même que les hommes sont aptes à vivre, à évoluer et à travailler dans ce monde de la réalité, en édifiant ainsi effectivement ce royaume de Dieu sur la terre que Jésus nous a dit d'espérer et pour la venue duquel il nous a ordonné de prier.

L'avis de l'auteur est qu'une telle hypothèse est non seulement satisfaisante, mais encore rationnelle et extrêmement facile à comprendre. Ceux qui, dans l'humanité, ont atteint les sommets et aussi, à des degrés divers, toutes les âmes humaines, démontrent l'existence réelle de cette sphère d'action (car le mot "monde" est employé dans ce sens). L'égoïsme humain ("cette étrange maladie", comme l'appelle Abdu'l-Baha) a jusqu'ici jeté un voile sur ce monde mais, durant les cinquante dernières années, l'éclat de sa lumière n'a cessé d'augmenter. Notre Société de la Croix-Rouge, nos organisations en faveur de la paix internationale, la Société des Nations, et même nos caisses de secours mutuel sont des preuves de son existence et de son influence.

Baha'u'llah a simplement invité tous les hommes à faire de cette sphère d'action le domaine où, constamment et en pleine conscience, ils agiront, évolueront et parleront. Il nous dit en effet: "Une expérience limitée ayant été acquise, pourquoi ne pas l'étendre à tous les aspects de la vie ?".

Il est clair que, pour y parvenir, il faut être guidé. Notre monde si complexe est très malade. Il se meurt faute d'un médecin habile. La destruction imminente qui le menace est dûe à ce que les guérisseurs actuels, hommes d'Etat, moralistes, idéalistes, ignorent les causes secrètes de cette maladie compliquée qui affecte toutes les parties du corps et tous les organes. Faut-il arriver à la conclusion désespérante que le médecin capable n'existe pas ? Faut-il nous contenter d'admettre avec insouciance la certitude de cette destruction et demeurer, montre en main, au chevet du mourant en attendant l'heure inéluctable ? Ou bien, en désespoir de cause (si nos âmes sans foi veulent le considérer ainsi) faut-il nous tourner vers celui qui prétend au moins être capable de diagnostiquer le mal et de prescrire les remèdes ? Vers celui qui, en termes d'une force et d'une éloquence sans pareilles, proclame sans cesse son divin pouvoir de guérir ? Citons parmi beaucoup d'autres le passage suivant :

"Le remède souverain ordonné par le Seigneur, le moyen le plus puissant pour la guérison du monde, c'est l'union de ses peuples en une cause universelle, une même foi. Ceci ne peut, en aucune façon, être obtenu, sinon par le pouvoir d'un médecin habile, tout-puissant et inspiré. Telle est la vérité et tout le reste n'est qu'erreur" (Baha'u'llah cité dans "Vers l'Apogée de la race humaine", Shoghi Effendi)

Baha'u'llah.

Et ailleurs Abdu'l-Baha dit :

"Le monde des humains a le corps malade. C'est dans l'unification du royaume de l'humanité qu'il faut trouver le remède et la guérison.

"La paix suprême" est sa vie, l'amour est ce qui l'illumine et le vivifie. Il trouvera le bonheur en accédant à la perfection spirituelle. Mon espoir est que, grâce aux bienfaits et aux faveurs de la Perfection Bénie (un des titres de Baha'u'llah), nous puissions trouver une vie nouvelle, acquérir un nouveau pouvoir, atteindre une source d'énergie suprême et merveilleuse, afin que la "paix suprême" qui est dans les desseins de la Providence s'établisse sur les bases de l'unité du monde humain avec Dieu" ("Promulgation of Universal Peace", page 17).

Abdu'l-Baha.

Et Baha'u'llah ne revendique pas seulement le pouvoir de diagnostiquer et de guérir, mais aussi l'autorité suprême pour commander, diriger et conquérir.

"O rois de la terre ! En ce lieu, scène d'un événement d'une transcendante splendeur, a été révélée la plus grande Loi. Toute chose cachée fut mise au jour en vertu de la volonté du suprême Ordonnateur, celui qui a inauguré la dernière heure, celui par qui la Lune a été fendue en deux, et tous les décrets irrévocablement proclamés.

"Vous n'êtes, que des vassaux, ô rois de la terre ! Celui qui est le Roi des rois est apparu, vêtu de la plus merveilleuse gloire, et il vous appelle à lui, le Protecteur dans le danger, l'Etre subsistant par Lui-même".

Baha'u'llah ("La Proclamation de Baha'u'llah", page 5)

Jamais encore aucun des prophètes du passé n'a affirmé des choses aussi formidables, en revendiquant cette autorité divine et en faisant preuve d'une telle puissance. Et n'oublions pas que durant quarante ans cet être sublime avait été persécuté et torturé par des rois et des prêtres cruels ; qu'il avait vécu assez longtemps pour voir des milliers de ses fidèles adeptes subir le même sort et mourir pour sa cause ; que durant cette longue période il n'avait jamais cessé de proclamer sa mission divine avec une inflexible volonté et une majesté indomptable qui finirent par en imposer à ses pires ennemis. Que ceux-là soient les premiers à douter qui ont versé une goutte de leur sang pour défendre leur idéal de vérité !

Le monde de la réalité, dont "le centre suprême" est la manifestation de Dieu en ce grand jour de sa révélation, se révèle à ceux qui voient "avec les yeux de Dieu" et qui sont doués de cette vision spirituelle sans laquelle nous ressemblons à "ceux qui, ayant des yeux, ne voient point".

Nous avons évolué dans une sphère si limitée et autour d'intérêts si mesquins que nos horizons bornés nous ont empêchés de concevoir l'existence d'un "centre suprême" dont l'accès nous permettra de contempler "l'univers de Dieu" déployé sous nos yeux émerveillés et de scruter "l'horizon suprême" dont aucun des fils des hommes ne sera exclu. Dans la lumière et la gloire de ce centre, dans cette unité et cet amour, bases des lois de l'univers, tous les problèmes sont résolus et toutes les flammes de discorde sont éteintes.

Pourtant, les christs de tous les temps, les guides et leaders de l'humanité ont toujours insisté sur la réalité et la souveraineté de ce monde divin. Puissent les hommes d'action au coeur vaillant leur obéir et les suivre !

En septembre 1916, alors que la Guerre Mondiale battait son plein et que les communications devenaient difficiles entre l'Orient et l'Occident, je reçus du secrétaire d'Abdu'l-Baha une carte postale contenant la dernière tablette qu'il m'ait adressée. Il ne l'avait pas signée et, l'original ne m'étant pas encore parvenu, je transcris la carte postale pour servir de complément à mon récit.

"Mon cher frère dans la cause de l'humanité :

les rapports qui nous parviennent sur vos services, vos voyages et vos conférences ont un effet des plus stimulants sur les amis de Terre sainte et contribuent à réjouir le coeur d'Abdu'l-Baha. Il vous aime et prie pour votre succès spirituel et votre prospérité. Il a révélé une merveilleuse tablette à votre intention, dont voici la traduction : "O toi qui parles dans le temple du royaume ! Dieu soit loué de ce que tu emploies la plus grande partie de ton temps à voyager, allant de ville en ville, faisant entendre la mélodie du royaume dans les assemblées et les églises annonçant la bonne nouvelle, le message du ciel. Il est dit dans les Evangiles que saint Jean-Baptiste criait dans le désert : "Préparez la voie du Seigneur, aplanissez ses sentiers, car le royaume de Dieu est proche".

Lui il criait dans le désert, mais toi tu cries dans les villes populeuses. Bien que les ministres portent de brillantes couronnes sur la tête, j'ai cependant l'espoir que tu puisses orner la tienne avec le diadème du royaume dont les joyaux étincelants peuvent illuminer les périodes obscures des siècles et cycles de siècles à venir.

Dans son grand livre, le Qur'an, Dieu dit que, selon sa volonté, il choisit celui qu'il favorise de sa grâce, c'est-à-dire que Dieu accorde sa faveur et ses dons à certaines âmes, et qu'en signe d'approbation il les marque de son propre sceau. Les Evangiles déclarent également qu'il y a "beaucoup d'appelés et peu d'élus". Alors, Dieu soit loué que tu sois parmi ce petit nombre.

Apprécie la valeur de ce bienfait et, autant que tu le pourras emploie ton temps à propager les senteurs divines.

Que les salutations et les louanges se répandent sur toi."

Abdu'l-Baha Abbas,

A Haifa, Syrie, 22 juin 1916.



16) conclusion

"Les saintes manifestations de Dieu apparaissent en ce monde pour dissiper les ténèbres de la nature animale ou physique de l'homme, pour le purifier de ses imperfections, afin que sa nature céleste et spirituelle soit vivifiée, que ses qualités divines s'éveillent, que ses perfections deviennent apparentes, que ses forces potentielles se révèlent et que toutes les vertus du monde de l'humanité qu'il porte latentes dans son coeur puissent naître à la vie".

Abdu'l-Baha.

Voilà donc l'histoire que j'avais à raconter. Si je n'ai pas réussi à décrire ce qui me paraît être la vie parfaite, je n'ai du moins aucune réserve à faire en ce qui concerne l'influence que cette vie a eue sur la mienne. J'ai vu, durant huit mois, évoluer sous mes yeux cette grande figure qui, même après vingt-cinq ans, n'a rien perdu pour moi de sa vitalité. La mémoire enregistre des images que les mots ne pourront jamais dépeindre. Bien que mon effort soit incomplet et insuffisant, j'ai éprouvé une grande joie en essayant de décrire cette vie. C'est avec une humilité et un amour sincères que je présente ce travail au lecteur.

Comment ce portrait pourrait-il être parfait ? Le bref laps de temps que nous osons appeler "la vie" est si encombré de détails totalement étrangers aux vrais problèmes en cause que, s'il paraît alors sur la scène un être vivant avec calme et assurance dans un monde qui ignore cette confusion, un être qui comprend néanmoins les tempêtes du coeur humain et sait comment les apaiser, il est bien difficile d'arriver à décrire cet être qui apporte l'illumination, tout en demeurant soi-même plongé dans l'anarchie des pensées et des actes. Comment, avec une simple plume, parvenir à tracer ce portrait ? Comment faire voir aux autres, comment les faire entendre comme lui-même le faisait ?

Il n'y a, selon moi, qu'une seule manière de comprendre cette vie, même incomplètement. Il faut admettre une hypothèse et parvenir à la conviction absolue. Ceci peut être exposé d'une manière simple : le monde des phénomènes, le monde "des contingences" tel qu'on le conçoit en général, n'est pas le monde réel. Notre vie journalière, avec le retour monotone des mêmes occupations : manger et boire, dormir et veiller, avec sa routine de travail, de jeux, d'études, de naissances et de morts, ses divers degrés de pauvreté et de richesse, de savoir et d'ignorance, de force et de faiblesse, toute cette vie là n'est qu'un masque voilant la face de la réalité. Nous donnons les noms pompeux de philosophie, éducation, science, politique aux innombrables tentatives faites pour résoudre l'énigme et qui ne sont en vérité que des façons variées de tâtonner dans les ténèbres. La vie "ne commence pas à quarante ans", elle a sa source en Dieu. Nous ne "vivons pas des journées de vingt-quatre heures", c'est "en Lui que notre être vit et agit", des siècles de préparation précèdent notre courte existence terrestre qui achèvera de s'accomplir dans les siècles à venir.

La science ne fournit pas de réponse satisfaisante aux exigences primordiales de l'esprit humain. La religion, telle qu'elle est comprise en général, ne donne pas non plus la nourriture désirée à l'âme affamée des hommes. Le sel qui l'assaisonnait a perdu sa saveur. Elle n'est plus actuellement qu'un mélange de traditions, de conventions sociales et d'opinions plus ou moins exactes sur les problèmes immédiats auxquels l'humanité doit faire face. Au sein de cette confusion de pensée et d'action, il n'y a pas de roc spirituel où l'homme puisse poser les pieds et marcher avec confiance.

Si le monde réel n'est pas ici-bas, où est-il ? Quel est-il ? Comment faut-il le trouver ? Comme je l'ai déjà dit, il est assez facile de répondre à ceux que "l'océan du matérialisme n'a pas entièrement submergés". Nous ressemblons presque tous, dans la vie, à des gens égarés dans le brouillard de Londres et qui ne peuvent retrouver le chemin bien connu de leur propre maison. Le brouillard qui obscurcit notre vision spirituelle est dû aux "désordres de notre égoïsme, aux maladies intellectuelles, infirmités de l'esprit, imperfections et vices" qui nous environnent et nous maintiennent en esclavage. Les prophètes de Dieu, la volonté et l'amour de Dieu dont le sanctuaire est le temple de l'homme, ont apporté la lumière du Soleil de la Réalité qui, seule, peut dissiper le brouillard, mettre l'homme sur le bon chemin et le libérer de cet esclavage.

L'unique porte vers la liberté, c'est le Christ éternel qui, tous les mille ans environ, vient au secours de l'humanité éperdue. Les gens de coeur, doués d'une vision pénétrante et d'une oreille exercée ont toujours entendu sa voix divine qui les appelait, ont toujours senti ses mains d'amour qui les dirigeaient et les soutenaient.

De nouveau, en ce jour où nous vivons nos brèves années, la dernière de ces "flèches indicatrices" jalonnant le sentier a proclamé sa mission et lancé son appel.

J'ai eu l'inestimable privilège d'observer pendant une période de huit mois le fils de Baha'u'llah et de m'entretenir avec lui. Il est le Centre de son Covenant, le parfait modèle incarnant sa parole et sa vie, celui par lequel "il a fait apparaître sur la terre les traces de la gloire de son royaume".

J'ai vu ici-bas un homme qui vivait extérieurement comme moi-même, dans le monde de la confusion, mais qui intérieurement, sans aucun doute, vivait et travaillait dans ce monde transcendant et réel. Toutes ses conceptions, ses mobiles et ses actes découlaient de ce "monde de lumière". De plus, un fait m'encourageait et me stimulait grandement : il trouvait naturel que l'humanité ordinaire et moyenne, que vous et moi nous puissions, si nous le voulions, entrer dans ce monde, y vivre et y évoluer.

Ceux qui ont lu ce livre avec les "yeux du coeur" entrevoient peut-être la possibilité de pénétrer dans un tel monde, de modeler leur propre existence sur cette vie-là, de franchir cette porte et d'accéder à cette liberté. C'est avec cette espérance que j'ai raconté mon histoire.


7 janvier 1937.

------------------------- Les voies de la liberté -----------------------


------------------------------ Introduction -----------------------------






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